L'Église Unie du Canada

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Seuls ou avec d’autres

| Par Joëlle Leduc |

 

Chaque année, à Saint-Sauveur, le père Labonté invite les autres églises de la région à se joindre à une célébration. C’est la première fois que j’y participe en tant que pasteure ordonnée. Je ne suis plus assise avec les lecteurs laïcs sur le côté, mais au centre, entre le père Turcotte et le Rev’d Brotherwood. Ce soir, je lirai l’Évangile et offrirai une homélie bilingue. En attendant, assise face à l’assemblée, j’ai tout le loisir d’observer les fidèles, comme quand j’étais dans la chorale à l’Église Unie du Sud-Ouest.

L’église immense a l’air à moitié vide, mais l’étendue des lieux trompe les perceptions. Je compte près de 90 personnes. Je reconnais quelques paroissiens de l’Église Unie : quelques-uns de Morin-Heights par ici, une petite délégation de Grenville par là. Je ne connais pas assez bien les paroissiens anglicans pour savoir s’ils sont bien représentés ce soir.

Il n’y a pas d’enfant cette année, et très peu de têtes ne sont pas blanches. C’est probablement parce qu’il n’y a pas de baptême ce soir. Dans mon enfance, on n’allait à l’église que pour les baptêmes et les funérailles. Il semble que ce soit encore le cas de beaucoup de familles catholiques au Québec.

Une femme relativement jeune est assise, seule, au premier rang. Pendant les chants, elle s’agenouille, ouvre les mains et ferme les yeux. Une posture plutôt inhabituelle, dans les environs. Je remarque que, là où elle est assise, à proximité des membres du clergé et de l’autel, elle ne voit pas les autres fidèles. Tendue vers l’avant, elle a soif de Dieu, me dis-je. Tout paraît se passer entre elle et Lui, et pourtant elle semble en recherche. Quelle serait donc sa quête? Que signifie malgré tout sa présence parmi les autres croyants?

Les chants sont tous des solos, ici. Il n’y a pas de chorale, et l’assemblée n’est pas invitée à chanter. Mais cette femme à genoux chante. Elle connaît les paroles, et manifestement trouve un émoi dans cette forme d’expression. Je me dis que si la musique est si importante dans sa foi, l’atmosphère de Sainte-Adèle pourrait lui plaire. Je l’imagine, les mains ouvertes, en train d’entonner un des cantiques de Lambert, à côté de Too much qui chante à pleins poumons, de Nathalie qui fait des harmonies et de Stéphane qui garde le rythme avec le tambourin.

Pour l’instant, toutefois, je me demande comment elle va réagir à mon homélie. Le moment venu, je remarque qu’elle demeure attentive et dégage la même intensité que j’avais précédemment observée. Peut-être qu’elle serait vraiment bien à Ste-Adèle, me dis-je, puisqu’elle semble aimer aussi mon style de prédication.

Mon attention se porte ailleurs pour le reste de la célébration, mais après la bénédiction, cette femme qui participe en solo revient dans mon champ de vision. Elle est parmi les premières personnes à se lever et elle marche vers moi, en me regardant dans les yeux. Elle se présente, je fais de même. Après un bref échange, elle me dit qu’elle cherche une guide spirituelle. Je ressens un malaise. Pourquoi cette demande me déçoit-elle? J’aurais préféré, je crois, qu’elle me dise chercher une église, une communauté de foi. Je lui donne ma carte et l’invite à venir à Sainte-Adèle.

Il m’arrivera encore d’être sollicitée dans un rôle qui diffère de ce que je pense avoir à offrir comme pasteure. Mais qu’est-ce qui est donc en jeu exactement? Que révèle cette situation de demande à laquelle je résiste?

Je ne me conçois pas comme une guide spirituelle à l’emploi de clients individuels : je suis pasteure d’une communauté qui croit au ministère de tous les croyants. Quelle est la différence? Oui, la foi touche un registre intime, et il est légitime de vouloir construire, dans un cheminement de foi, des liens interpersonnels de confiance. Oui, la spiritualité est un immense domaine, et l’éclairage que peut offrir une personne qui a étudié les Écritures a de bonnes chances d’être profitable. Oui, je peux offrir des soins pastoraux dans un contexte confidentiel. Mais cet accompagnement, à la base, je le fais au nom de la communauté que je suis appelée à rassembler et à représenter.

L’idée de communauté va au-delà d’une logique de services. Elle est au cœur de ma foi et de la tradition protestante de mon Église. Ainsi, la prédication du dimanche n’est pas que le fruit d’une réflexion personnelle : elle est alimentée par la lecture de commentaires, par les discussions au sein de l’équipe de leadership du Ministère régional des Laurentides, par les interactions avec des paroissiens durant la semaine et par la conversation qui émerge pendant la prédication même, en incluant les réactions, les questions, les remarques de ceux et celles qui sont là. Ma foi est enrichie de celle de Too Much, de Nathalie, de Lambert, de Stéphane et de tant d’autres. C’est là qu’est la richesse spirituelle : dans cette diversité d’expériences qui se rencontrent, qui entrent en relation pour former le corps du Christ.

Comment puis-je répondre, comme pasteure, aux attentes de personnes qui, pour une raison ou une autre, ne recherchent pas d’emblée cet effet enrichissant et dynamisant de la relation aux autres? À quelqu’un qui croit que La Vérité est monolithique, qu’un individu peut la posséder et que tout point de vue qui en diverge est une mauvaise influence? Car il arrive qu’un tel glissement se produise. Pour cette raison surtout, il me paraît important de continuer à résister à la dérive individualiste, tout en cherchant à créer des ponts, des chemins de transition.

Comme pasteurs et comme communautés, comment pouvons-nous progresser avec ceux et celles qui ont l’habitude d’avancer en solitaire, ou ceux et celles qui ne semblent pas s’harmoniser tout à fait avec l’esprit du groupe, et cherchent à se rapprocher?

 

Une réponse à

  1. Jean LOIGNON says:

    Chère Joëlle, ton témoignage me touche car je vis plus ou moins une situation inverse : mon pasteur se voudrait bien le guide spirituel de croyants voyant en lui le détenteur d’une vérité monolithique. Quant aux autres (dont je suis), ils sont priés de s’aligner ou de rester sur le bord de la route… Dans cette vision des choses, la communauté privilégie le renforcement de sa foi en miroir de celle du pasteur au détriment de l’ouverture. Hélas, cette situation contraire à notre vision protestante de l’Eglise ne choque guère les fidèles, précisément en quête de guide spirituel, surtout s’ils viennent de milieux catholiques ou évangéliques. Et je dois reconnaître que ces cultes font le plein…

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