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Scanner le corps, l’âme et l’énergie vitale?

 

| EXPRESSIONS |

| par Stephen Grenier Stini |

Modèle de barque funéraire, XIIe dynastie, vers 1985-1795 AEC. Provenance inconnue, bois de figuier sycomore. Photo : SGStini.

 

L’exposition Momies égyptiennes : passé retrouvé, mystères dévoilés présentée depuis septembre et jusqu’en février au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) ausculte grâce aux technologies numériques des fragments de ce fil d’existence qui nous relie les uns les autres – et dont quelques fibres tissent l’évolution des religions.

Que nous révèle-t-elle au juste?

 

Passé… antique

D’emblée, citons Perrine Poiron qui explique dans M, la revue du Musée des beaux-arts de Montréal (septembre-décembre 2019, p. 22) : « La momification avait pour but de conserver le corps pour que le BA (âme) et le KA (énergie vitale) puissent le réintégrer dans l’au-delà. »

Ainsi, le passé est vraiment retrouvé, du moins en partie : la momification des corps des défunts n’existait pratiquement que dans l’Antiquité, mais pas seulement en Égypte – elle fut également employée par les Tibétains, les Incas et les Aztèques, toujours avec une finalité religieuse et mystique.

Se pratiquerait-elle encore de nos jours quelque part sur la planète? On peut répondre par la négative, car non seulement les croyances religieuses ont baissé, mais en plus la momification est prohibée par les lois de plusieurs pays. Cependant l’entreprise Summum, située à Salt Lake City aux États-Unis, l’offre à qui la désire moyennant gros prix (90 000 $), un processus de 70 jours, sans compter les frais de transport… En fait, tout cela est l’exception qui confirme la règle.

 

Revivre?

Cette exposition nous fait retrouver l’antique passé des Égyptiens, mais seulement comme une sorte d’objet temporel, si l’on peut dire. Car entre les époques des momies présentées, soit de 900 AEC (avant l’ère chrétienne) à 180 EC (de l’ère chrétienne) environ, et entre ces époques et la nôtre, se trouvent évidemment des ruptures de civilisations, de religions et de cultures. Mais ces gens qui nous paraissent si loin sont en même temps des êtres humains qui sont nos ancêtres, et en ce sens un « fil d’existence » nous relie les uns les autres.

Leur religion, par exemple, même si elle a évolué durant plus de mille ans, n’en a pas moins conservé une stabilité de base.

 

La religion d’Osiris

On parle de « voie droite » ou « osirienne », une religion du peuple basée sur la sagesse et la morale, qui « recommande de faire le bien sur terre, d’aimer son voisin, de ne pas commettre de fautes. En contrepartie, elle promettait le bonheur auquel chacun avait droit. Quel bonheur? Tu seras près du dieu1. » On devine qu’une telle religion allait évoluer vers le christianisme, dont elle semble une préfiguration.

 

Différences

Pas à tous les égards cependant. Les anciens Égyptiens croyaient en plusieurs dieux et déesses aux aventures extraordinaires, d’autant plus que ces dieux et déesses pouvaient se doter, totalement ou en partie, d’attributs animaux. La déesse Maât, par exemple, portait une plume d’autruche sur la tête, plume qu’elle plaçait sur un des deux plateaux d’une balance, l’autre plateau portant le cœur d’une nouvelle personne défunte qui allait être jugée. Le cœur, empli de toutes les actions, bonnes et mauvaises, de la vie de cette personne, devait s’avérer aussi léger que la plume de Maât. Si tel était le cas grâce à tout le bien qu’avait pratiqué cette personne durant sa vie, l’organe pouvait prendre son envol vers un au-delà lumineux; sinon, des monstres le dévoraient.

À noter aussi le multisymbolisme : Maât représentait aussi bien la justice et l’équité que l’harmonie, l’équilibre et la force du bien divin. Anubis est un dieu au corps humain à tête de canidé (chien ou chacal), un dieu protecteur des morts et des embaumeurs, fils d’Osiris et de Nephtys, déesse protectrice des morts, sœur d’Isis, d’Osiris et de Seth, dont elle est également l’épouse… Il y a aussi la déesse-vache Hathor, qui pouvait devenir sept fois elle-même et jouait alors le rôle de nos fées en donnant son nom à un nouveau-né, nom qui prédisait en même temps son destin. Elle était aussi déesse de l’amour, des festivités et de la mort. Entre ses deux cornes lyriformes, elle portait le soleil… Et tant d’autres, il y en a plus d’un millier!

 

Le corps humain

Il est difficile de connaître exactement comment les anciens Égyptiens concevaient le corps humain. Ils ne le disent pas exactement, mais en scrutant les textes et les symboles, les égyptologues sont parvenus à des résultats probants – quitte à tenir compte des interprétations personnelles de chacun, ce qui ne simplifie pas les choses.

Les anciens Égyptiens se préoccupaient du corps humain beaucoup plus après sa mort que de son vivant! C’est d’ailleurs par les pratiques d’embaumement et de momification qu’ils en vinrent à mieux le connaître ou, du moins, à parvenir à des connaissances partielles où une certaine science se conjuguait à l’imagination. S’ils ont compris, par exemple, que le cœur était le moteur de la vie, ils se trompaient en en faisant aussi le lieu de la pensée et de toutes les actions de la vie. Ils n’ont jamais pensé au rôle primordial du cerveau, ce qui est étonnant. Il est vrai que le cœur, avec ses battements et la couleur rouge du sang qu’il pompe sans arrêt sauf à la mort, frappe beaucoup plus que la matière grise du cerveau, qui semble inerte.

Nous avons fait connaissance ci-dessus avec le BA, l’âme, et le KA, l’énergie vitale. Cela se dit bien, mais il nous est difficile de comprendre, aujourd’hui, que le BA-âme des Égyptiens leur était un concept matériel qu’ils représentaient comme un homme à tête d’oiseau (on pourrait se croire dans un tableau de Chagall!) – alors que le KA-énergie vitale leur apparaissait plutôt spirituel, ou leur « double divin » qu’ils devaient « rejoindre » durant leur voyage post mortem dans l’au-delà. Seul le pharaon avait le privilège de vivre avec son KA sur terre, c’est-à-dire d’être déjà « divin ».

Et ce n’est pas tout! L’ombre du corps était aussi considérée comme importante, ainsi que le AKH, la part de l’être qui devenait une sorte de « lumière » au moment de la mort.

Tout cela constitue une série de notions étrangères à notre culture. Nous ne pouvons qu’essayer de deviner ou de ressentir intuitivement leurs sens. Les millénaires qui nous séparent d’elles nous les ont rendues énigmatiques à jamais.

 

Momie de Nestaoudjat, maîtresse de maison, XXVe dynastie, vers 700-680 AEC. Au mur, projection de son squelette par scan. Photo : SGStini.

Mystères et science

Le MBAM vante à plusieurs reprises le fait que cette exposition de six momies du British Museum – trois femmes, un homme, un adolescent et un enfant – tient compte des développements les plus récents de la science technologique, soit l’imagerie tridimensionnelle utilisant la tomodensitométrie, ou scanographie. Cela permet d’analyser virtuellement en profondeur les momies sans le moindre procédé invasif, comme celui de défaire les bandelettes.

Cependant, si la science réussit à percevoir tous les secrets physiques des momies et des corps humains qu’elles contiennent, ne serait-ce pas aller trop loin, manquer de respect pour l’intimité de ces corps, voire pour le sacré, même si ce n’est que virtuellement?

Le Musée ds Beaux-Arts de Montréal et le British Museum, qui sont tous deux membres du Conseil International des Musées (ICOM), ont donné une réponse commune à ce questionnement. Par communiqué de presse, ils assurent que les momies sont exposées avec soin et respect, et qu’elles nous aident à mieux comprendre les conceptions de la mort et de ses aspects religieux dans les sociétés de notre lointain passé.

Au fond, les « mystères dévoilés » de ces momies restent plutôt externes et d’ordre public : nom et profession, âge au moment de la mort (flou, genre « entre 35 et 49 ans »), sexe et taille. Quant à l’état de santé, il apparaît plutôt commun, tous ces corps étant atteints de carie dentaire. Pour quelques-uns s’ajoutent des détails plus précis, comme « athérosclérose », par exemple, mais je ne vois pas quel tort ça pourrait causer à ces personnes dans leur périple d’« au-delants ».

Par ailleurs, les techniques de momification, les os, les amulettes de protection dans l’éternité, même s’ils sont dévoilés par scan, ne nous apprennent rien sur l’état de santé spirituelle de ces êtres humains de jadis, ni sur leur quotient intellectuel, ni sur leur conception du sacré ou du divin.

Jusqu’à nouvel ordre, même l’appareil le plus futé ne peut scanner l’âme – ni le KA, ni le BA, ni l’ombre, ni l’aura. Ni la conscience perceptive de chaque individu. De ce point de vue, aucune inquiétude. Continuez votre voyage en paix dans l’au-delà, chers amis toujours secrets! Aucun des milliers de visiteurs qui vous regardent ne peut savoir en quelle situation votre âme se trouve présentement. D’ailleurs, le temps n’existe plus dans l’éternité. Ah, si les scans pouvaient vous redonner vie! Une forme de vie, disons, « spirivirtuelle » qui vous permettrait de dialoguer avec les visiteurs sans nuire à votre odyssée immatérielle! Qu’est-ce que vous nous apprendriez!

Ce n’est qu’un rêve, bien sûr… En vous contemplant toutefois, il me plaît de penser que sous vos bandelettes, vous aussi vous rêvez de connaître nos pensées.

Ainsi, dans ce double songe, malgré tout et au-delà de tout, le fil de l’existence, si ténu et si fort à la fois, nous relie.

 

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