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Que se passe-t-il au Chili?

| ARTICLES ET REPORTAGES |

| par Gonzalo Cruz, pasteur associé, communauté latino-américaine Camino Emaús de l’Église Unie du Canada |

 

Manifestation du 25 octobre 2019, Plaza Baquedano, à Santiago. Photos : Hugo Morales et (encadré) Carlos Figueroa [CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]

 

Est-ce que la population du Chili massivement mobilisée l’automne dernier sera entendue lors du Plebiscito Nacional 2020? Le pays et ses racines mapuches s’affranchiront-ils du legs de la dictature? Comment les Évangiles nous parlent-ils d’oppression et de libération? Que font les Églises?

 

Il est compliqué d’analyser ce qui se passe au Chili depuis les grandes manifestations de l’automne 2019, car les événements se produisent de manière plutôt imprévisible, alors qu’une dynamique sociale et politique agit en profondeur. Chaque jour, nous recevons diverses informations contextuelles. Nous devons écouter, regarder, lire les nouvelles et les opinions diffusées par les grands médias et les médias alternatifs. Les interprétations varient selon les positions ou engagements de chacun.

 

L’Amérique latine se réveille

Soulignons d’abord que ce qui se passe au Chili prend un sens au-delà du contexte d’un seul pays : il semble bien que l’Amérique latine plus largement se réveille, et sa résurrection perturbe les systèmes en place.

Nous voyons ainsi, entre autres, le nouveau gouvernement argentin et l’espoir qui renaît au Mexique, à Cuba et au Venezuela comme des signes prophétiques de la libération. Mais nous constatons également l’influence idéologique néolibérale dans cette région du monde, en particulier chez les gouvernements de la Colombie, du Brésil et du Chili. À l’heure actuelle, des questions se posent concernant les limites à la participation politique de Lula au Brésil et les suites du coup d’État en Bolivie. Dans cette Amérique latine, nous voyons parfois des secteurs de l’Église catholique et des Églises évangéliques soutenir l’extrême droite et la répression des indigènes et des paysans.

Tout cela se produit sur une planète où les relations de pouvoir, économiques, idéologiques et culturelles se croisent et se modifient rapidement.

Sans perdre de vue ce contexte général, rapprochons-nous de la situation en cours au Chili.

 

Après la dictature

Au Chili, le peuple a été soumis à une dictature pendant plus de 16 ans. C’est pendant cette période qu’a été définie la constitution néolibérale encore en vigueur aujourd’hui. Les gouvernements qui ont suivi la dictature ont certes procédé à certaines réformes, mais ils ont maintenu le système néolibéral. Certains d’entre eux l’ont même renforcé, par de multiples et diverses privatisations.

Pendant un certain temps, le Chili a été présenté comme un modèle de réussite économique. Une sorte d’oasis capitaliste en Amérique latine. Or, aujourd’hui, selon les données de l’OCDE, le Chili figure dans le peloton de tête des pays les plus inégalitaires : la richesse s’accumule entre très peu de mains, et la pauvreté s’accroît.


…hypocrites! Vous ressemblez à des tombeaux blanchis qui paraissent beaux à l’extérieur mais qui, à l’intérieur, sont pleins d’ossements de morts et de toute sorte de pourriture. (Matthieu 23,27)


Les foules qui ont rempli les rues et les places publiques au cours des derniers mois nous remémorent les paroles prophétiques de Salvador Allende, décédé à la suite du coup d’État de 1973. Dans sa dernière allocution avant de mourir, l’homme politique a continué de projeter la vision d’un avenir juste, en déclarant que la graine semée dans la conscience populaire ne pourrait être fauchée à jamais, et qu’un jour s’ouvriraient de nouveau de grandes avenues où passeraient des hommes et des femmes libres cherchant à construire un monde meilleur.

 

Une mobilisation massive sans les drapeaux des partis

Aujourd’hui, au Chili, ce sont surtout les jeunes qui ont été les protagonistes de cette rébellion entendue par tous. Seulement à Santiago, plus d’un million et demi de Chiliens et de Chiliennes ont défilé ces derniers temps dans les grandes avenues pour dénoncer les injustices découlant du système néolibéral.

Le gouvernement actuel a réagi avec une répression qui a rappelé celle des années de dictature, après 1973. Il y a aussi eu des prisonniers, des morts et des disparus. Des jeunes, des personnes âgées et des enfants ont été atteints par des balles en caoutchouc qui les ont laissés aveugles ou gravement blessés. Le peuple chilien a immédiatement reçu l’appui de groupes de solidarité de plusieurs villes du monde. À Montréal, des rassemblements solidaires ont eu lieu avec la participation de différentes organisations, dont la communauté Camino Emaús de l’Église Unie du Canada.

Au Chili, les mobilisations se poursuivent. Les gens réclament les corps des personnes détenues ou des personnes disparues.

Les jeunes se sont mobilisés avec ceux et celles qui manifestent contre la répression et les violations des droits de la personne. Le mouvement met aussi en cause les gouvernements au service du capitalisme néolibéral. Dans les rassemblements de masse, c’est un fait notable, on n’aperçoit pas les drapeaux des partis politiques : seuls les drapeaux chiliens et les drapeaux autochtones mapuches sont visibles partout.

Les souffrances que vivent les gens ne sont pas un résultat de « la volonté de Dieu ». Elles sont les effets d’un système qui produit de l’égoïsme, du consumérisme, de la concurrence, de l’accumulation pour quelques-uns, et de l’appauvrissement pour beaucoup.


Ils attachent de lourds fardeaux, difficiles à porter, et les mettent sur les épaules des hommes; mais eux-mêmes refusent de bouger un doigt pour les aider à remuer ces fardeaux. (Matthieu 23,4)


 

Les Églises peu présentes aux côtés des pauvres

Dans tous les récents événements, les voix des Églises n’ont pratiquement pas été entendues, à l’exception des gens de la base, principalement des jeunes, de différentes confessions évangéliques, protestantes et catholiques.

Pourtant, le christianisme, qui a commencé avec Jésus, avec Dieu humanisé dans le Fils de l’homme, se développe par l’Évangile, avec ce qu’il dit et avec ce qu’il fait.

Jésus a vécu dans la confrontation avec le pouvoir de la religion et avec l’empire de son temps. Il a été considéré comme subversif en raison de son message préférentiel à l’endroit des opprimés.


L’Esprit du Seigneur est sur moi, il m’a consacré pour apporter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé pour proclamer la délivrance aux prisonniers et le don de la vue aux aveugles, pour libérer les opprimés. (Luc 4,18).


La religion et l’empire se sont alors alliés, car ce « royaume de Dieu » proposé par Jésus ne convenait pas à leurs intérêts. Ils ont persécuté Jésus, ils l’ont condamné, ils l’ont torturé, ils l’ont tué. Mais ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient.


Personne ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra le premier et aimera le second; ou bien il s’attachera au premier et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. (Matthieu 6,24)


Comment peut-on promettre le progrès tout en mettant les intérêts des grandes entreprises et du capital transnational au-dessus de la volonté et du bien-être du peuple? Nous ne pouvons pas servir les personnes qui souffrent et aimer les puissances oppressives, nous ne pouvons pas aimer les personnes dépossédées et servir le néolibéralisme.

Au Chili, les jeunes, et puis la majorité de la population, se sont lassés de la tromperie, ont pris conscience de la situation injuste, des frustrations qui persistent depuis plus de 40 ans

 

L’adoption d’une nouvelle constitution : par quelle voie?

Avec les manifestations de masse, une exigence a gagné du terrain : la constitution néolibérale héritée de la dictature doit être changée.

Le gouvernement chilien s’est d’emblée dit d’accord avec l’adoption d’une nouvelle constitution, mais avec des conditions qui allaient limiter la participation populaire, chose difficile à accepter pour la plupart des personnes mobilisées. En outre, il fallait envisager la possibilité que les forces armées n’acceptent pas ce changement, ni même la situation existante, et décident d’une action militaire pour prendre le pouvoir. Malgré la crise sociale, plusieurs souhaitent écarter le militarisme.

Le 15 novembre, la coalition gouvernementale de droite et l’opposition ont signé un accord conduisant à un plébiscite national, qui aura lieu le 26 avril 2020. La population aura ainsi l’occasion de se prononcer sur la révision, ou non, de la Constitution, et sur la méthode pour le faire. Le gouvernement soutient l’idée d’un congrès mixte plus traditionnel, tandis que l’opposition réclame une assemblée constituante paritaire (nombre égal de femmes et d’hommes), avec une participation en nombre des autochtones, entièrement composée de membres élus à cette fin.

Il est impossible de prédire la tournure des événements du Chili et d’Amérique latine, en particulier compte tenu du contexte mondial où tous nous nous trouvons. Mais il y a certainement lieu de suivre avec attention la situation au Chili et en Amérique latine dans les prochains mois.

 

Une réponse à

  1. Armand Guillot says:

    Depuis le coup d’Etat finançé par la CIA et les multinationales des USA,le peuple chilien vit toujours sous les influences et l’exploitation exagérée des banquiers et des super riches comme le président Peniera.La liberté et un début de démocratie participative se sont effondrée avec la mort de Salvadore Allende.Les richesses naturelles du Chili sont la propriété des multiinationales américaines,autant sinon pire qu’au Canada.Des grèves et des manifestations se sont soldées par plus de 15 morts dans les rangs du peuple.La dictature continue et le peuple est obligé de subir une hausse du coût de la vie,sans protection sociale pour les familles.

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