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Les expériences d’accueil de réfugiés à l’Église Unie Saint-Pierre

| par Gérald Doré |

 

Photo et logo : Le Conseil canadien des Églises.

 

« Je veux vous parler aujourd’hui de deux expériences où ma paroisse et moi avons été comblés, sur les plans humain et spirituel, par l’accueil de réfugiés. »

Le pasteur Gérald Doré a pris la parole sous la forme d’un vibrant hommage à la solidarité lors de la célébration d’ouverture de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens 2020 qui a eu lieu à l’église Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle de Québec, à Sainte-Foy. Voici la version écrite de sa communication.

 

Le verset-thème de cette semaine de prière pour l’unité, « Ils nous ont témoigné une humanité peu ordinaire » (Actes 28,2), rend compte de l’appréciation par Paul et ses compagnons naufragés de l’accueil qu’ils ont reçu de la part des habitants de Malte. Le texte ne nous dit pas, par ailleurs, ce que cet accueil a changé chez ceux et celles qui ont dispensé cet accueil. Pour ma part, je veux vous parler aujourd’hui de deux expériences où ma paroisse et moi avons été comblés, sur les plans humain et spirituel, par l’accueil de réfugiés.

La première expérience s’est déroulée entre 2000 et 2002. Nous avons alors accueilli deux familles apparentées, en provenance d’un camp sous la supervision des Nations Unies et entrées légalement au Canada. On parle donc ici de conditions facilitantes, sans les complications politiques et juridiques qui viennent la plupart du temps ajouter au traumatisme d’être réfugiés celui d’être demandeurs du statut de réfugiés.

La deuxième expérience a couvert les années 2004 à 2009. Nous avons alors accueilli un réfugié sans statut, menacé de déportation, après avoir épuisé tous les recours légaux. Il demandait à être accueilli en sanctuaire dans notre lieu de culte, suivant une vieille tradition qui n’a pas de fondement juridique, mais qui, encore aujourd’hui, est habituellement respectée et aboutit généralement, non sans délais et tergiversations, à une régularisation de la situation. On parle donc ici d’un accueil ouvert pour nous sur des complications que nous pouvions anticiper, sans savoir lesquelles précisément. Nous nous engagions donc dans un accueil assumant l’insécurité de l’imprévisible, avec à venir des gratifications humaines et spirituelles proportionnelles à l’ouverture consentie dans l’audace de cet accueil.

 

Première expérience, 2000 à 2002

Un mot, pour commencer, sur l’expérience la plus facile pour nous, celle où nous avons accueilli deux familles originaires du Zaïre, aujourd’hui République démocratique du Congo, arrivant au Canada après avoir été sélectionnées dans un camp de réfugiés sous la juridiction des Nations Unies. Les deux familles sont presbytériennes. Elles sont parrainées par l’Église presbytérienne au Canada, mais comme la paroisse d’ici est anglophone, alors que les familles sont francophones, il nous est demandé de prendre la relève de l’accueil et de les intégrer à notre vie communautaire. Nous acceptons. Nous serons comblés par les effets pour nous de cette décision. La première famille est composée d’Isidor, de Marguerite et de leurs six enfants. La deuxième comprend Hélène, sœur d’Isidor, et son enfant en bas âge. Avec l’appui de la paroisse presbytérienne et celui de proches de notre paroisse, nous complétons le soutien que leur apportent l’État et les organismes du milieu. Laissant derrière elles de terribles épreuves et en en portant sans doute dans leurs cœurs les séquelles, ces deux familles nous apportent, elles, le dynamisme de leur présence et l’assiduité de leur participation. En 2001, quatre des enfants sont baptisés chez nous et les deux ados confirment les engagements pris par leurs parents à leur baptême. Nous aurions aimé, bien sûr, que leur séjour avec nous soit d’une durée illimitée, mais des raisons de recherche d’emploi les obligeront à quitter Québec pour Gatineau. Nous leur ferons nos adieux le 23 juin 2002.

 

Deuxième expérience, 2004 à 2009

Cette deuxième expérience survient à la suite d’un enchaînement de démêlés d’un réfugié sans statut avec les pouvoirs publics et les tribunaux; des démêlés qui ne sont pas sans analogie avec ceux vécus par l’apôtre Paul dans les deux années qui ont précédé son arrivée à Malte. Mohamed est arrivé d’Algérie au Québec via les États-Unis, en 1998. Il a demandé le statut de réfugié à titre d’objecteur de conscience, dans le contexte de la guerre civile qui sévissait dans son pays. Sa demande est refusée en 1999, mais il est protégé par un moratoire sur les déportations vers l’Algérie. Plus de 1000 réfugiés algériens sans statut sont protégés par ce moratoire, dont certains sont au Québec depuis dix ans et y ont donné naissance à des enfants. À la suite d’une visite du premier ministre du Canada en Algérie, pour la signature de contrats importants de firmes canadiennes, ce moratoire est levé en 2002. Les 1000 Algériens sans statut sont menacés de déportation. La situation dans leur pays d’origine est déclarée pour eux sécuritaire, alors que le ministère des Affaires étrangères recommande aux Canadiens de ne pas s’y rendre en raison de dangers persistants.

Un Comité des Algériens sans statut est formé, et Mohamed en est le principal porte-parole public, ce qui comportera pour lui des conséquences qui marqueront la suite des événements. Divers moyens de pression sont mis en œuvre, dont deux occupations de bureau, une à Montréal et l’autre à Ottawa. Intégrés dans une stratégie d’opinion publique, ils donnent des résultats. Un compromis est trouvé entre le Canada et le Québec, sous la forme d’une mesure dite « parcours d’intégration », c’est-à-dire une évaluation cas par cas de ladite « intégration » des réfugiés algériens sans statut. Mohamed, qui maîtrise le français aussi bien que l’arabe, aide ses compatriotes à remplir les formulaires et à remplir leur demande. La plupart sont acceptés. Quand arrive son tour, il est refusé. Son engagement avec le Comité, ses confrontations avec les pouvoirs publics, le temps qu’il a consacré à aider ses compatriotes plutôt qu’à chercher un emploi ne l’ont pas aidé, on peut le soupçonner. C’est après avoir épuisé ses recours – la section d’appel prévue dans la loi n’est pas en vigueur – qu’il nous arrive à l’église, avec ce riche bagage d’engagement social combiné à la détresse d’une déportation imminente qui le mettrait à risque d’emprisonnement et autres pires sévices d’un régime autoritaire. Il nous arrive avec une recommandation de la vice-présidente de la Fédération internationale des droits de l’homme et de la présidente de la Ligue des droits et libertés.

La paroisse accueille Mohamed en sanctuaire. Le 18 février 2004, le sanctuaire est rendu public au cours d’une conférence de presse. À toutes les étapes de l’action, le contact avec les médias jouera un rôle important pour faire avancer la cause de Mohamed. Un comité de solidarité est formé. Outre des membres de la paroisse et moi comme son pasteur, il comprend des membres de groupes de défense collective des droits et un prêtre mandaté par le cardinal Marc Ouellet. Il est présidé par un syndicaliste connu.

Un événement inattendu viendra très tôt influer sur le cours de l’action. Pour la première fois dans l’histoire du Canada, un sanctuaire est violé. Le 5 mars, une dizaine de policiers de la Ville de Québec bloquent la rue et font irruption dans la salle communautaire de l’église pour arrêter Mohamed, avec un mandat émis par la Cour municipale de Montréal, l’accusant de ne pas l’avoir informée de ses déplacements. Il s’avérera qu’il s’agit en fait d’un prétexte. Mohamed ne sera pas dirigé vers cette Cour. Il sera plutôt remis à l’Agence des services frontaliers et déporté aux États-Unis par où il était entré au Canada en 1998. Il est incarcéré dans un centre de détention pour réfugiés près de Buffalo.

Notre participation comme paroisse se poursuit à travers notre engagement dans le Comité de solidarité. Une campagne d’appui se déploie à l’échelle du Canada. Nous participons à l’organisation du financement du soutien juridique ici et aux États-Unis. Après plus d’un an d’emprisonnement dans l’angoisse de la déportation, le tribunal d’appel américain de l’immigration lui reconnaît le statut de réfugié, le 20 juillet 2005. Il faudra encore trois années et demie avant que le Canada accepte de le rapatrier et de lui accorder la résidence. Le 25 juillet 2009, le Comité de solidarité fête le retour de Mohamed. Une célébration a lieu à la paroisse en ma présence, alors que je suis retraité du ministère de Saint-Pierre depuis un an.

Comme vous pouvez le soupçonner, ces cinq années, de 2004 à 2009, ont été chargées de stress. En même temps, elles ont été riches de grandes gratifications humaines et spirituelles. Elles ont été vécues sous le signe d’une grande solidarité entre Mohamed musulman et nous chrétiens, entre croyants et non-croyants, entre chrétiens de différentes confessions, entre Mohamed musulman sunnite et un musulman chiite lui donnant publiquement son appui, entre militants et militantes de la base et institutions publiques avec l’appui du Conseil de ville de Québec et de son personnel politique. Sur le plan de la foi, cette aventure, aussi trépidante que celle de Paul entre Jérusalem et Malte, a été pour moi l’occasion d’une intense rencontre spirituelle avec Jésus le Christ, à travers sa parole dans Matthieu 25 : « … j’étais un étranger et vous m’avez recueilli… en prison et vous êtes venus à moi. » (Matthieu 25,35-36).


Sur le plan de la foi, cette aventure, aussi trépidante que celle de Paul entre Jérusalem et Malte, a été pour moi l’occasion d’une intense rencontre spirituelle avec Jésus le Christ, à travers sa parole dans Matthieu 25 : « … j’étais un étranger et vous m’avez recueilli… en prison et vous êtes venus à moi. » (Matthieu 25,35-36).


La grâce nous a été faite, à nous tous qui avons participé à ces accueils d’une exceptionnelle gravité, autant celui de 2000 que celui de 2004, d’« une humanité peu ordinaire » qui nous a poussés au-delà de nos limites. Elle a tout autant été donnée à ceux et celles que nous avons accueillis : Isidor, Marguerite, Hélène, les enfants et Mohamed, dont l’« humanité peu ordinaire » nous a aidés à répondre, au meilleur de nos connaissances et de nos moyens, à l’appel qu’ils nous lançaient.

Merci de votre écoute et de votre attention.

Une réponse à

  1. Simon Hénaire says:

    S’ouvrir à la différence, c’est donc parfois faire de la place à l’inconfort, au malaise et aux risques issus de l’inconnu. Ce témoignage que tu nous offres, Gérald, démontre ta ténacité à défendre les valeurs chrétiennes, oeucuméniques et universelles que tu portes en toi. Je n’ai pas ce courage (je dois l’admettre), mais je sais le reconnaître à travers ces preuves de solidarité sincère et engagée de ta part. C’est tout à ton honneur, en somme! Ton engagement aura apporté beaucoup à ces « prochains », comme le désire et le demande le Maître dans Sa Parole…

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