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Les couleurs du Moyen Âge spirituel

| EXPRESSIONS |

| Par Stephen Grenier Stini |

 

C’était quoi, les « livres d’Heures »? L’exposition Resplendissantes enluminures au MBAM nous laisse imaginer la place qu’avait jadis la prière dans le quotidien des laïcs.

L’exposition Resplendissantes enluminures. Livres d’Heures du XIIIe au XVIe siècle dans les collections du Québec est présentée au Musée des beaux-arts de Montréal jusqu’au 6 janvier 2019. Photo: Stephen Grenier Stini.

 

Disons-le d’emblée : l’exposition des livres d’Heures qui se tient au Musée des beaux-arts de Montréal jusqu’au 6 janvier 2019 attire surtout les visiteurs par ses contenus visuels, plutôt que textuels.

Ces documents anciens sont écrits en lettres gothiques et en langue latine (ou d’oc ou d’oil?), sans compter d’innombrables abréviations : des textos gothiques! Ces formes étaient habituelles au Moyen Âge, du moins pour les gens qui savaient lire. Ceux-ci étaient relativement peu nombreux toutefois. Heureusement, les écrits étaient rehaussés d’images peintes, que l’on nomme « enluminures » ou « miniatures ».

 

Enluminures et miniatures

Les deux termes signifient-ils la même chose? Pas tout à fait. Jadis, « miniature » désignait une peinture peinte au minium, qui est un oxyde de plomb allant du rouge à l’orangé. De nos jours, on en retient avant tout le préfixe « mini », ce qui en fait une peinture (voire un objet) de petites dimensions.

Tandis qu’une enluminure, venant du latin  illuminare, « illuminer », désigne plutôt une peinture de couleurs vives et contrastées ornant une lettre en début de texte, ou ornant une page complète ou partielle d’un livre, le plus souvent un livre manuscrit du Moyen Âge, soit datant d’entre le XIIIe et le XVIe siècle.

 

Le bréviaire, puis le livre d’Heures

Dans la chrétienté du XIIe siècle, le bréviaire (du latin breviarium, abrégé) était une sorte de résumé de tous les éléments nécessaires pour célébrer l’Office divin, appelé aussi « liturgie des Heures ». Destiné avant tout au clergé, il contenait des psaumes, des oraisons, des extraits de la Bible, diverses prières, etc. – ce qui permettait aux moines en voyage, au travail ou de santé précaire de réciter individuellement (ou chanter s’ils le pouvaient) les prières prescrites que normalement ils auraient chantées en communauté dans le chœur de leur oratoire abbatial. C’était valable aussi pour les nonnes.

Mais les laïcs aussi voulaient prier, ou bien on décida qu’eux aussi devaient prier. C’est alors qu’apparut ce qui fut nommé plus spécifiquement le « livre d’Heures ».

 

Les Heures canoniales

Quelles étaient ces heures? La réponse est plus ou moins compliquée, elle pouvait varier selon les régions, les saisons et les Ordres. Mais, en gros, on peut les désigner ainsi :

  • Matines ou vigiles – minuit;
  • Laudes – vers 4 h (aurore);
  • Prime – 6 h (désignée comme « première heure du jour »);
  • Tierce – 9 h;
  • Sexte – 12 h (midi);
  • None – 15 h;
  • Vêpres – 18 h;
  • Complies – 21 h.

En fait, toute la journée était considérée comme un grand office de louanges à Dieu. Le Christ n’avait-il pas dit lui-même « Veillez et priez en tout temps. » (Luc, 21, 36)?

Mais si chaque être humain peut faire de sa vie personnelle une perpétuelle oraison quoi qu’il fasse et où qu’il soit, dans la vie communautaire il en va autrement, car tous les moines ont des charges pratiques nécessaires à la survie de tous. L’un est cuisinier, un autre buandier, un autre couturier, etc. La journée a donc été divisée en diverses heures réservées plus spécialement à la prière, moments durant lesquels la communauté se réunissait dans l’oratoire et chantait à la gloire de Dieu, surtout par les psaumes.

Pourquoi sept heures? Le passé de la division des jours remonte dans la nuit des temps et garde son mystère, mais il semble que les communautés catholiques du Moyen Âge se soient référées au verset 164 du psaume 118 – « Sept fois le jour, je t’ai loué pour les décisions de ta justice. » D’autres disent aussi que le nombre sept représente la totalité et signifie la continuité de la prière.

L’essentiel cependant était de bien comprendre qu’il fallait prier souvent.

Dans les monastères, la ponctualité des Heures consacrées à la prière en communauté s’avérait assez stricte, mais il en allait autrement pour les laïcs, à la fois plus libres et plus occupés dans leurs tâches de la vie quotidienne. Bien sûr, ils pouvaient (devaient) aller à l’église, qui d’ailleurs de son clocher sonnait les heures, mais pour la plupart il leur était impossible de s’y rendre sept fois par jour. D’où l’apparition du « livre d’Heures », possession personnelle qui permettait de prier quand et où son propriétaire le désirait.

 

L’Annonciation, enluminure d’un livre d’Heures de Rouen, vers 1460-1470. Photo: Stephen Grenier Stini.

Saint Michel luttant pour l’âme d’un défunt, enluminure de Rouen, vers 1470. Photo: Stephen Grenier Stini.

Illuminer!

Prier, c’est bien. Se mettre en présence de Dieu grâce à des images, c’est beau par surcroît. Et c’est plaisant tant pour la personne qui crée ces images que pour celle qui les regarde. On le savait depuis la plus haute antiquité – l’art de l’ancienne Égypte est un exemple entre tant d’autres!

Au XIIIe siècle chrétien cependant, des moines et des moniales qui avaient des aptitudes pour le dessin et les couleurs se mirent à illustrer des livres d’Heures pour les rendre plus attrayants.

Cela commença par de simples tracés décoratifs, puis on agrandit la première lettre d’un texte ou d’un paragraphe, on l’appela « lettrine » et on se mit à la colorer pour qu’elle devienne plus visible. Et tant qu’à y être, pourquoi ne pas y introduire une figure, voire plusieurs? Ce fut fait, et ça obtint un tel succès que bientôt certains peintres s’enhardirent à occuper de leurs œuvres une demie, puis une page complète, et même plusieurs! L’élan était lancé. Il dura trois siècles, et au-delà! Grâce à ces mini-peintures, on voyait, littéralement, « apparaître » le Christ enfant et adulte, la Vierge, les saints, les anges…

Bientôt les enlumineurs, à l’instar des grands peintres contemporains – Jean et François Clouet, Jean Fouquet, Jean et Hubert Van Eyck, Rogier Van der Weyden, Hans Memlinc, Nicolas Grünewald et autres – se mirent à faire parler leurs personnages à l’aide de bannières ou banderoles munies de courtes phrases.

Par exemple, l’archange Gabriel apparaît à la Vierge avec une banderole portant les mots Ave gratia plena, Dominus tecum. Cela devenait une prière illustrée active, qui avec le temps (et la foi diminuant, il faut l’admettre) vit son côté esthétique dépasser son sens spirituel pour évoluer jusqu’aux bandes dessinées de nos jours avec leurs phylactères.

Ces enluminures ajoutaient vraiment de l’intérêt visuel à l’action des personnages. En voyant l’ange et la Vierge dans l’Annonciation, le lecteur ou la lectrice avait vraiment l’impression d’assister à l’ici et maintenant du mystère sacré.

De même, en regardant l’archange saint Michel lutter contre le démon noir qu’est Satan pour le salut de l’âme d’un homme étendu mort et nu dans le bas de la page, le spectateur ne pouvait s’empêcher de se joindre au moine ermite assistant au combat et de se mettre à prier avec lui pour que gagne saint Michel!

 

Quand vient l’esprit mercantile

L’exposition contient 59 œuvres. Nombre d’entre elles sont des livres d’Heures complets, dont plusieurs incunables, c’est-à-dire imprimés avant le 1er janvier 1501, et donc presque uniques. On n’en peut voir, évidemment, que les deux pages ouvertes. Les autres artefacts sont des pages isolées contenant une enluminure enlevée à son livre d’origine.

Une page arrachée? Hélas oui! C’est que dès le XVIe siècle certains marchands d’art comprirent qu’ils pouvaient tirer plus de profits en vendant une par une des œuvres aussi précieuses. Au cours des siècles suivants, un véritable commerce d’enluminures « sèches » (privées de leur contexte) se développa.

 

Du Québec seulement

L’ensemble de l’exposition appartient à sept collections publiques du Québec, provenant d’anciennes familles émigrées d’Europe et ayant emporté leurs propres livres de piété, ainsi que d’institutions dont les bibliothécaires ont compris très tôt la grande valeur de ces livres ou pages de livres si anciens.

Certaines pièces étant très petites, le musée fournit des loupes!

Enfin, pour les personnes s’intéressant vraiment à ce sujet, un gros catalogue raisonné, scientifique, exhaustif et richement illustré, vient combler leur curiosité esthétique en échange d’une cinquantaine de dollars. Il les vaut. À mon avis cependant, je pense qu’un livre « pour tous », plus mince mais doté de belles reproductions et d’un bon résumé, du fait même plus abordable, aurait été le bienvenu.

En tout cas, c’est une expo rare, à visiter. L’écriture gothique en latin s’avère pratiquement illisible, mais les enluminures elles-mêmes nous emportent et les textes explicatifs sur les murs nous projettent dans l’ambiance de ce Moyen Âge européen que nous connaissons si peu – et qui évoluera vers la Renaissance et la Réforme. Mais cela, c’est une autre histoire!

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