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Le protestantisme caché de Jules Verne, auteur des Voyages extraordinaires

À gauche, Jules Verne, par Félix Nadar; à droite, Pencroff et Harbert Brown (couché), illustration extraite de l’édition originale de L’Île mystérieuse. (Domaine public)

 

 

De Nantes où il naquit en 1828 à Amiens où il mourut en 1905, la vie de l’homme Jules Verne a été celle d’un bourgeois conformiste, politiquement conservateur et fidèle au catholicisme de son milieu d’origine. Rien ne permet de deviner dans sa vie quotidienne ou familiale une autre orientation spirituelle.

En revanche, la carrière littéraire de l’écrivain Jules Verne et la lecture de ses romans ouvrent une tout autre perspective.

| par Jean Loignon |

Rappelons qu’après des débuts infructueux comme auteur de théâtre, Jules Verne s’engagea dans la voie du roman d’aventure et d’anticipation sous l’influence d’un personnage déterminant : l’éditeur Pierre-Jules Hetzel, qui peut être considéré comme le véritable accoucheur littéraire de Jules Verne, avec qui il noua une relation contractuelle que d’aucuns jugeront tyrannique, mais indéniablement féconde. Hetzel était un Alsacien protestant qui s’essaya à la littérature de jeunesse sous le pseudonyme de P-J. Stahl (1). Opposant à Napoléon III, il s’exila jusqu’en 1860 et à son retour en France, il lança le Magasin d’éducation et de récréation : par cette revue et collection éditoriale, Hetzel voulait faire œuvre de vulgarisation en rapprochant scientifiques et illustrateurs (dont le fameux Gustave Doré) : la grande série des Voyages extraordinaires découle de cette ambition, qui accompagna l’œuvre de scolarisation et d’éducation populaire menée par Jules Ferry, Jean Macé, Ferdinand Buisson et le géographe Élisée Reclus, ces deux derniers étant protestants.

Jules Verne participe donc indirectement à l’édification de la première laïcité, laquelle dans les années 1870-1890 n’est pas encore anticléricale comme elle le sera en 1905 au moment de la séparation des Églises et de l’État. Les publications pour la jeunesse s’inscrivent plutôt dans un déisme respectant les diverses expressions d’une foi religieuse encore très prégnante dans la société française. Mais c’est déjà beaucoup pour l’Église catholique qui se voit contestée dans son monopole. Hetzel, qui est aussi un industriel de l’édition avisé et réaliste, ne peut afficher ouvertement des convictions protestantes; mais il a pu vouloir utiliser le biais de récits d’aventures exotiques pour glisser un message confessionnel différent.

 

Des indices, des traces, des pistes dans ses romans

Voyons les faits.

Tout d’abord, la fréquence des héros anglo-saxons chez Jules Verne : ils sont décrits constamment dans de multiples périls, ce qui conduit à exposer leur foi religieuse, laquelle se trouve être logiquement protestante, dans un souci de véracité documentaire.

L’épisode australien du roman Les Enfants du Capitaine Grant relate une rencontre des voyageurs – écossais, à l’exception du géographe français Paganel – avec un enfant aborigène, rescapé d’un accident de chemin de fer (2). Toliné est un pur produit de l’éducation missionnaire anglicane : le jeune baptisé attribue sa vie sauve à l’intervention de « Dieu qui veille sur ses enfants et ne les abandonne jamais ». À Lady Glenarvan qui l’interroge sur ses projets d’avenir, il répond avec feu : « je veux arracher les miens à la misère et à l’ignorance. Je veux les instruire, les amener à connaître et à aimer Dieu! Je veux être missionnaire! » Et Jules Verne de mentionner le respect ému des Écossais qui admirent « la religieuse vaillance du jeune disciple déjà prêt au combat »; même le sceptique Paganel admire le zèle de l’enfant.

De façon moins ponctuelle, Jules Verne sème parfois tout au long d’un ouvrage des signes religieux dont L’Île mystérieuse fournit une riche moisson. Prenons l’exemple du personnage de Cyrus Smith, chef incontesté des naufragés de l’île. Tout d’abord Cyrus manque à l’appel quand le ballon est jeté à terre, et ses compagnons le croient disparu dans les flots. Nab, son domestique noir, retrouve son corps dans une grotte et tous se disposent à l’enterrer quand on constate qu’il vit. Et c’est à une véritable résurrection qu’assiste le lecteur. Peu de temps après, Cyrus Smith rallume sans allumettes le feu éteint par la tempête en confectionnant une loupe avec deux verres de montre remplis d’eau et collés ensemble – c’est un miracle, et Jules Verne fait dire à Pencroff : « Si pour lui, Cyrus Smith n’était pas un dieu, c’était assurément plus qu’un homme… » Jules Verne aimait avoir recours à des anagrammes et autres jeux de lettres pour baptiser sa prolifique galerie de personnages. On notera ainsi que les lettres de CHRIST sont contenues dans celles de CyRus SmITH et que le prénom certes persan de Cyrus est proche de Kyrios, Seigneur en grec.

Moins tirée par les cheveux s’avère la piste de la chronologie interne à l’intrigue du roman. Au début de l’aventure, la date du 15 avril 1865 est précisée comme celle de Pâques : « tous convinrent de sanctifier ce jour par le repos. Ces Américains étaient des hommes religieux, scrupuleux observateurs des préceptes de la Bible… ». Plus tard, le 4 juin – jour de la Pentecôte – est mentionné : « les prières s’élevèrent vers le ciel. Mais ces prières étaient maintenant des actions de grâce; les colons de l’île Lincoln n’étaient plus les misérables naufragés jetés sur l’îlot. Ils ne demandaient plus, ils remerciaient. » (3)

C’est juste après que se situe l’épisode du grain de blé trouvé par hasard par le jeune Harbert dans la doublure de sa veste. Alors qu’il s’apprête à le jeter, Cyrus Smith lui révèle que chaque grain de blé donne naissance à dix épis et que chaque épi contient quatre-vingts grains, soit huit cents grains escomptés à la première récolte, six cent quarante mille à la seconde, cinq cent douze millions à la troisième et ainsi de suite. On ne peut que sourire à cette vision arithmétique de la production agricole qui ne connaîtrait ni parasites ni accident climatique : on peut y voir aussi une variation scientiste optimiste du récit évangélique de la multiplication des pains. Et c’est avec gravité que les colons plantent leur unique grain, le texte ne manquant pas de préciser que « nulle puissance humaine ne leur referait ce grain de blé, si, par malheur, il venait à périr ». (4)

Au mois d’octobre suivant, les colons découvrent une caisse de matériel apparemment échouée à la suite d’un naufrage, en fait déposée à dessein par le capitaine Nemo, discret protecteur de la petite communauté. La caisse contient entre autres… une Bible. Comme c’est un dimanche, Cyrus Smith se dispose à en faire la lecture à ses compagnons, mais le marin Pencroff le prie d’ouvrir le livre au hasard : les yeux du lecteur sont attirés alors par un verset (5) marqué d’une croix rouge : « Quiconque demande reçoit, quiconque cherche, trouve ». (Matthieu 7,8) ».

Il plane ainsi un parfum empathique de spiritualité protestante sur ce roman, qui n’est pas seulement lié aux choix de héros américains. Jules Verne décrit dans L’Île mystérieuse une communauté sans prêtre, mais très croyante, avec une figure mi-paternelle, mi-pastorale incarnée par Cyrus Smith. Une communauté qui se sauve elle-même par son énergie industrieuse autant que par son Créateur : cela n’annonce-t-il pas les thèses d’un Max Weber? Dans son ouvrage L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904), le sociologue allemand voyait le protestantisme comme un facteur de dynamisme pour le développement économique : la grâce divine ressentie libérerait les hommes de la peur de mal faire et la réussite matérielle serait vue comme une justification de la faveur de Dieu… Mais rappelons que l’ouvrage de Weber ne fut traduit en français qu’en 1964.

Un des 82 dessins de Georges Tiret-Bognet pour Famille-Sans-Nom. (Domaine public)

Alors aurait-il existé une dichotomie religieuse en Jules Verne, protestant caché? Le romancier utilisant l’écriture pour exprimer une inclination religieuse intime que son milieu bourgeois et catholique lui interdisait d’exprimer ouvertement? On sait que l’écrivain manifesta une sympathie répétée pour les mouvements populaires d’émancipation nationale : bien qu’il n’ait séjourné que 24 heures au Canada lors d’une visite aux chutes du Niagara en 1867, il consacra tout un roman au mouvement des Patriotes et à l’insurrection de 1837 (Famille-Sans-Nom, 1888). Il trouva aussi l’inspiration dans les communautés humaines proches du socialisme utopique, loin de son conservatisme réactionnaire et antisémite de citoyen. Un deuxième dédoublement, entre Mr Jules et Dr Verne?

Mais rien dans la correspondance privée de Jules Verne ne vient corroborer ces hypothèses. Nous ne pouvons que constater les faits, en mesurer les conséquences sur les lectorats successifs de l’auteur et nous consoler en nous disant que si le mystère reste entier, il est une preuve supplémentaire et inattendue de la richesse des plus beaux romans d’aventures et d’anticipation jamais écrits.

___________

(1) On lui doit notamment l’adaptation du roman américain Little Women, de Louisa May Alcott, connu en français sous le titre Les quatre filles du Dr March.

(2) Les Enfants du Capitaine Grant, IIepartie, ch. 13.

(3) L’Île Mystérieuse, Irepartie, ch. 20.

(4) Ibidem

(5) Cet épisode connaît une variante dans Les enfants du capitaine Grant: en Nouvelle-Zélande, les héros sont en butte aux tirs des Maoris, lesquels bourrent leurs fusils avec des feuillets de la Bible. L’un d’eux, récupéré par Lord Glenarvan et ses compagnons, dit : « Parce qu’il a espéré en moi, je le délivrerai. » (Psaumes 90,14)

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