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Le linceul du corps prostitué et la chirurgie salvatrice

| RUPTURES ET FILIATIONS | LITTÉRATURE |

| Par Bertrand Laverdure |


Ce texte fait partie de RUPTURES ET FILIATIONS, la démarche exploratoire entreprise par Aujourd’hui Credo en vue de retracer les migrations des symboles, des valeurs et des attitudes associés aux religions à travers les lignes de fracture du monde actuel.


 

L’autre ciel, un récit de David Ménard, publié par les éditions Prise de Parole en 2017 (fragment de la première de couverture et de l’œuvre de Gilles Lacombe, Patzcuaro et la langue des oiseaux, 2013).

 

Voici l’évangile d’une nouvelle Marie-Madeleine à Ottawa. Le récit poignant et tout en poésie d’une prostituée qui veut changer de sexe et vise cet « autre ciel ».

David Ménard, qui en 2015 a reçu pour son recueil de poésie Neuvaines le prix Trillium, décerné par l’Association des écrivains francophones d’Amérique, nous revient ici avec une œuvre qui emprunte à la mythologie biblique son cadre référentiel.

Dans ce livre, on parle de « putains » – c’est le terme que la narratrice utilise pour parler d’elle-même et de ses compagnes. Récit sous forme de poèmes, L’autre ciel est divisé en quatorze stations d’un « chemin de croix, chemin de pleurs ».

Il y a d’emblée un flou ou un voile sur le sexe attribué à cette « putain ». Puisqu’il s’agit d’une Marie-Madeleine, nous sommes d’abord persuadés que le drame raconté, que ce sombre parcours (car le ton choisi en est un de pénombre et de noirceur) est celui d’une jeune femme comme les autres. Si l’on omet de lire la description du livre sur le rabat, ou la quatrième de couverture, rien ne nous prépare à cette révélation. À cet égard, le paratexte vient souligner l’enjeu principal de l’ouvrage.

Ce qui rend cette expérience de lecture particulièrement touchante est justement cette profonde volonté de la narratrice de devenir réellement une femme. C’est l’espoir qui soutient tout le récit, qui transforme toutes ces épreuves dégradantes en une quasi-assomption. Cette Marie-Madeleine veut quitter son linceul corporel pour devenir une ressuscitée, atteindre cet « autre ciel ».

 

La clinique américaine et l’amour clinique

C’est aux États-Unis qu’on offre cette procédure de changement de sexe : « Marie-Madeleine quitte la gare, prend un taxi et check-in dans une clinique américaine où l’on connaît le sexe des anges. » (p. 21) En alternance avec les épisodes de sa vie de prostituée à Ottawa, le personnage principal du récit revient à plusieurs reprises dans cette clinique afin que nous suivions l’histoire de sa métamorphose.

Marie-Madeleine qui est une « princesse de mille et une crucifixions » (p. 21) veut tout écrire. Sur la table d’opération, elle répond à l’infirmière qui cherche à la détendre en lui confiant qu’elle écrira tout et transmettra le résultat à sa grand-mère.

« Marie-Madeleine écrit tout… le demi-ciel en colère, les plaines, le temps, une fessée des anges, de vieux démons réveillés, des tempêtes à avaler, des sécheresses à pleurer, des secondes affilées et pointues dans les veines, des soleils et des nuits d’autrefois. » (p. 29)

Le nom de la narratrice revient sans cesse, agit à la manière d’un vocatif en poésie romantique, insiste à la fois sur le destin évangélique de la « putain » tout autant qu’il vient apaiser l’épreuve de cette vie sordide en la transfigurant en une espèce de conte pour adultes.

Dans ce cadre de vie, il n’y a plus de lien entre l’amour et le sexe, mais parfois la « putain » l’oublie : « l’amour et le sexe sont deux gigantesques ballons qui flottent dans le ciel ; l’un est rempli de cœurs saignants et l’autre, de soleils aveuglants/et elle oublie souvent qu’elle n’est pas là pour l’amour. » (p. 43)

Mais au-delà de cette confusion qui peut s’installer momentanément, l’amour, dans ce milieu, relève d’une mascarade, d’une mise en scène du désir bien établie. La rhétorique du sexe est un vieux sketch frelaté et précis : « Marie-Madeleine ouvre sa porte en petite tenue/son client y voit là une preuve de désir irrévocable/elle a rodé le spectacle pour qu’il soit jouissif et expéditif/la corrida du désir kitsch, une chorégraphie dont chaque mouvement est prévisible/il veut aimer et être aimé, point/son client est américain, mexicain ou iranien… Il s’appelle Alberto, Justin ou Ramin… » (p. 80)

 

L’ami, le ciel, le fric

Marie-Madeleine ne fait pas qu’analyser les odeurs de ses clients, « fond d’armoire […] épices défraîchies […] parfum d’occasion ou sueur » (p. 39), elle entretient une relation amoureuse avec son ami Lazare. Celui qui est « malade d’amour, la poudre aux yeux, buvant, comme elle, les bouteilles qu’il doit jeter à la mer… » (p. 69).

Un ressuscité des morts avec une future transfigurée, voilà deux personnes qui veulent « goûter au paradis » (p. 69). Ils sont tous deux enflammés des sens, frénétiques de désir, « ensemble, ils aiment, femmes, hommes, fleurs séchées et cœurs périmés » (p. 71).

Ce Lazare est un compagnon de naufrage, avec Marie-Madeleine ils fréquentent les bars. Ils se font un devoir de « boire pour aimer, boire pour oublier/boire le ciel » (p. 70).

Car le ciel se boit chez David Ménard, il peut servir aussi à évoquer la grand-mère aimée, est synonyme d’espoir, représente le royaume attendu et se transforme au gré des besoins pour signifier l’essentiel : « le ciel sur soi/grande masse éternellement changeante qui, dans son immensité, demeure le seul témoin des affres d’aujourd’hui et d’avant/le ciel pour se balancer/le ciel et son silence pour toute réponse. » (p. 98)

Le ciel, en somme, « contient tous les espoirs de ceux qui/osent encore le contempler » (p. 99), il est la seule entité « résistant à l’épreuve du désillusionnement » (p. 99). Le poète, dans ce livre, emploie la métaphore labile du ciel pour parler en quelque sorte d’un Dieu qu’on invente pour répondre à notre désespoir, une figure divine ou une représentation du Royaume qui s’accommode d’une vie chaotique, délirante et qui offre le bénéfice d’une transcendance à toute personne qui l’invoque.

Récit spirituel et quête de sens, tout aussi bien qu’errance dans le monde du désir tarifé, L’autre ciel est également le parcours de quelqu’un qui a « besoin de fric, beaucoup de fric pour parvenir à ses fins » (p. 91). Marie-Madeleine désire changer de corps, et cette opération coûte cher. D’autant plus qu’« elle craint d’avoir attendu trop longtemps/elle a l’air d’un garçon manqué, d’une Alice éjaculée de l’autre côté du miroir » (p. 101).

Sur la table d’opération, ses bras en croix, le poète revisitant le motif du Calvaire, les infirmiers et les médecins faisant office de bons et mauvais larrons. Tout ce qui lui importe alors c’est que sa « transformation soit grandiose » (p. 103).

***

Sur le chemin de cette transfiguration, de ce corps prostitué qui va bénéficier de l’assomption de cette chirurgie salvatrice, s’entremêlent nombre de références à la culture chrétienne, ce parcours fait de souffrances et d’épreuves qui aboutit au Royaume. En poésie québécoise tout autant qu’en poésie franco-ontarienne contemporaine, David Ménard n’est pas le seul à réutiliser cet univers religieux riche d’une longue tradition; pensons seulement ici aux œuvres de Thierry Dimanche ou à celles de Benoît Jutras, dans lesquelles ce brassage métaphorique est constamment exploité.

Thierry Dimanche est un poète et essayiste franco-ontarien, originaire de Québec, influencé par la mythologie chrétienne (voir ses titres Théologie hebdo et À ceux qui sont dans la tribulation à l’Hexagone, entre autres), mais dans une perspective décalée, souvent à la limite de l’ironie. Benoit Jutras, poète québécois à l’imaginaire baroque, a également beaucoup cueilli d’images dans cette tale de l’iconographie chrétienne (voir entre autres Golgotha, aux Herbes rouges). Ce sont tous deux d’ailleurs des amateurs du poète contre-culturel québécois Denis Vanier, qui a joué lui aussi cette carte de la mythologie religieuse catholique, quant à lui, dans une perspective iconoclaste, anarchiste et sardonique.

Dans le cas de David Ménard, on sent plutôt une volonté de réinterpréter le parcours évangélique, christique, à travers le destin d’un personnage issu du monde peu connu de marginaux contemporains.

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