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Le Kanesatakeha Onkwehonweneha, une manière d’être au monde

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Aujourd’hui Credo a rencontré l’Aîné Harvey Satewas Gabriel – ou Elder Satewas, comme on l’appelle usuellement – et sa petite-fille Samantha Wenniseri:Iostha Gabriel-Pepin dans le lieu de culte en bois blanc de l’Église Unie de Kanesatake.

 

Nous voulions parler de dialogue, de confiance et de réconciliation. Il a beaucoup été question de traduction. De l’ancêtre Sose Onasakenrat. Et des nuances de la langue mohawk de Kanesatake. L’échange, dont voici des extraits, nourrit une réflexion sur la substance singulière des mots et l’importance du lien intergénérationnel.

 

AU COMMENCEMENT…

ELDER SATEWAS Quand j’avais 5 ou 6 ans, ma mère m’amenait à l’église. Elle s’assoyait tout au fond, et chaque fois il me semblait que le pasteur ouvrait de nouveau la bible pour lire le premier chapitre de l’Évangile selon Saint-Jean, « In the beginning… » C’est resté gravé dans mon esprit. « In the beginning… » De retour à la maison, j’avais de-mandé à ma mère ce que le prêtre avait dit en ouvrant le grand livre. Je ne me souviens pas de sa ré-ponse, peut-être était-ce à moi de le découvrir plus tard…

 

UNE LANGUE ÉTRANGÈRE…

ELDER SATEWAS J’aimais le livre en lui-même, avec sa tranche dorée, et aussi comment il l’ouvrait. À cette époque je parlais seulement en mohawk. L’anglais était pour moi comme une langue étrangère. Je demandais à ma mère ce qui s’était dit, et elle me l’expliquait. Quand j’ai commencé à aller à l’école, l’institutrice m’a demandé mon nom, mais je ne comprenais pas non plus. Tous ici nous avons vécu une situation semblable. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien nous dire? C’était une langue étrangère pour nous. Et puis, petit à petit, j’ai appris quelques mots en anglais. Et plus tard, quand j’ai appris à lire le mohawk à l’aide des traduc-tions de mon arrière-grand-père, j’ai pu comprendre ce que disait le pasteur : « In the beginning was the Word, and the Word was with God. »

 

KARONHIA ON8ENTSIA ENTIATOHESTSTE, KENH KAIEN NAKE8ENNA IAH NENEH NON8ENTON TIIAONTOHESTSTE… « L’UNIVERS ET LA TERRE PASSERONT MAIS MES MOTS RESTERONT1… »

ELDER SATEWAS Quand ma mère est morte, j’ai réalisé qu’il n’y avait personne à part mes frères avec qui je pouvais parler couram­ment en mohawk à la maison. Et je ne pouvais pas avoir avec eux le même genre de conversations. Qu’allais-je faire? Un jour, l’idée m’est venue d’acheter un magné­tophone pour enregistrer les Aînés durant le culte. Mon projet a été bien accueilli. L’un d’eux était ravi et m’a dit : « Quand nous serons tous partis, tu pourras encore nous entendre chanter. » Et c’est bien vrai, j’ai encore ces enregis­trements. Et il y a maintenant des gens de Kahnawake qui veulent en savoir plus sur la musique. Tout ce qu’ils m’ont transmis est gravé là, tout en mohawk. Je réécoutais un chant plusieurs fois, en suivant ce qui était écrit, et de cette façon je suis finalement parvenu à lire en mohawk. C’est pour ça que je dis que je me suis moi-même enseigné le mohawk. Les hymnes, ça n’a été que le début toutefois.

Quand un Aîné de cette commu­nauté meurt, tout son savoir, tous les mots s’en vont aussi, à moins qu’il y ait des traces. Selon ce que m’a raconté ma mère, mon arrière-grand-père, Sose Onasakenrat, par­lait couramment le latin, l’anglais, le français et le mohawk. Ça me fascine que des mots qu’il utilisait puissent encore être transmis. C’est ce qui m’a permis d’apprendre à lire le mohawk, à l’aide de ses traduc­tions de la Bible, et qui m’a motivé à traduire moi-même, puis à faire un dictionnaire anglais-mohawk.

SAMANTHA WENNISERI:IOSTHA Je m’imagine mal réaliser tout ce qu’il a réussi à faire, à un si jeune âge. C’est un travail impressionnant. Moi je ne parle pas le mohawk aussi couramment que le français, parce que j’ai passé plus de temps à l’ex­térieur de la communauté qu’à l’in­térieur. Les travaux de mon grand-père sont présents dans ma vie plus que jamais. J’ai beaucoup appris par ses livres. Ses traductions, les deux éditions de son dictionnaire, m’aident à comprendre.

 

LA TRADITION ET LA RELIGION…

ELDER SATEWAS En 1990, nous avons perdu des membres de cette Église, qui ont dit retourner à la maison longue, à ce qu’ils appellent la tradition. Mais mon arrière-grand-père a traduit la Bible et a eu un grand impact dans cette com­munauté. Il a défendu nos droits territoriaux, il a fondé cette Église, il a amorcé l’histoire, je dirais. Et moi, parce que je suis membre de l’Église Unie, je ne serais pas la tra­dition? Prenez en considération ce que je dis, la langue que je parle.

SAMANTHA WENNISERI:IOSTHA Comme membre d’une jeune gé­nération, je ressens une incompré­hension quand j’entends dire que le gouvernement essaie de nous contrôler par la religion. Je ne me sens pas du tout contrôlée, et c’est plutôt une question de croire ou non au message de la Bible. Cette église a toujours été ouverte à tout le monde. Quand on dit « Aimer, c’est partager », mon grand-père en est le meilleur exemple. C’est un mode de vie, et je crois en cela. Je me lève le matin, je me purifie par la fumée, je fais mes prières, c’est ce que je suis. Partager sa langue, partager sa foi. Et puis, les connais­sances que l’on acquiert nous donnent de la force.

ELDER SATEWAS En 1991, j’ai été négociateur pour notre commu­nauté et j’ai dit au représentant du gouvernement fédéral : « Ma langue et mon territoire sont liés, vous ne pouvez pas les séparer. » Quand on est Autochtone, la langue doit être une priorité.

SAMANTHA WENNISERI:IOSTHA Même si on n’est pas Autochtone. Les francophones qui essaient de promouvoir le français au Québec devraient bien comprendre que la langue est au coeur de la culture, et que c’est la même chose pour les peuples autochtones. Mon grand-père est fier d’offrir à ses pe­tits-enfants des copies de ses livres. Je crois que cela remonte à son en­fance. Si sa famille ne lui avait rien transmis, il n’aurait pas eu accès à ce savoir et à cette histoire. Tout ce qui est écrit dans ses livres est in­terrelié. La langue n’est qu’une par­tie d’un tout, mais elle porte en elle tellement d’aspects de la culture et de l’héritage historique.

 

UNE LANGUE EST UNE VISION DU MONDE…

ELDER SATEWAS Mon grand-père, on ne le disait pas Mohawk, mais Iroquois. J’ai étudié ce mot, en me demandant ce qu’il signifiait en mohawk. À mon avis, cela vient de Ieró:kwas, dont le sens est « il le sort de l’eau ». Dans le passé, il y avait des guerres, et si des gens passaient sur la rivière Ottawa, les Mohawks ou Iroquois sautaient dans leurs canots et les sortaient de l’eau.

SAMANTHA WENNISERI:IOSTHA Plusieurs mots ont une valeur his­torique, et j’apprends constamment de nouvelles choses. Les significations des mots s’appliquent même aux personnes. Mon nom en mo­hawk signifie « elle embellit la jour­née ». C’est mon grand-père qui me l’a donné à ma naissance. Plusieurs de mes amis ont des noms qui re­flètent le temps qu’il faisait quand ils sont venus au monde.

ELDER SATEWAS C’était et c’est encore la coutume. La plus vieille de mes filles est née en juin, et je l’ai appelée Kahentiio, qui veut dire beautiful meadow, « pré ma­gnifique », comme lorsque le foin ondule sous la brise. Le mohawk est une langue très descriptive et porteuse de sens. Parfois, on choi­sit un mot en mohawk, puis dans un autre contexte mais pour dire la même chose, c’est un autre mot qu’on va utiliser.

SAMANTHA WENNISERI:IOSTHA Les mots n’ont pas partout le même sens, par exemple à Kanesatake et à Kahnawake, et même d’une famille à l’autre. Chacun a sa manière de parler, de formuler les choses.

ELDER SATEWAS Il y a en mohawk des mots pour traduire tout ce qui se dit en anglais, mais il y a des mots en mohawk qu’il est difficile de transposer en anglais.

SAMANTHA WENNISERI:IOSTHA Parce qu’il faut souvent plusieurs mots en anglais pour traduire un mot en mohawk. Un seul mot res­semble parfois à une histoire.

 

QUITTER LE NID…

SAMANTHA WENNISERI:IOSTHA J’ai en quelque sorte perdu le sens de qui j’étais en vivant à l’extérieur de la communauté. À la maison, nous parlions en anglais, et moins en mohawk, et en grandissant j’ai aussi baigné dans beaucoup de français. J’ai fait mon école pri­maire dans la communauté, sur la réserve, où Mina Beauvais et Linda Gabriel m’ont enseigné le mohawk. Pour mon secondaire j’ai quitté le nid et exploré la vie à l’extérieur, jusqu’au cégep. Quand on n’utilise pas une langue, on oublie. Je n’ai pas perdu la capacité de lire et de comprendre ce qui est dit. Mais il m’arrive de chercher la significa­tion des mots et de me demander lesquels utiliser dans des contextes précis. Les dictionnaires m’aident.

Mon grand-père a été la présence la plus importante pour ce qui est du mohawk. Ma tante Cheryl a aus­si été une influence. Elle échangeait avec lui au sujet des traductions, et c’était une bonne occasion pour moi d’entendre le mohawk, puis de faire le lien avec ce que je pouvais lire. Je vois les générations plus jeunes que moi. De quelles sources vont-elles apprendre? De plus en plus de personnes qui parlaient couramment le mohawk ne sont plus là. La langue fait tellement partie de la culture. Sans sa propre langue, c’est difficile de former un peuple. Quand on n’utilise pas sa langue au quotidien, on finit par perdre un peu qui on est.

ELDER SATEWAS Les jeunes vont à l’école, apprennent le mohawk une heure par jour, mais une fois chez eux, ils regardent la télévision, en anglais ou en français, et oublient leur langue. Pour vraiment ap­prendre, il faut lire.

SAMANTHA WENNISERI:IOSTHA APTN, le Réseau de télévision des peuples autochtones, présente de temps à autre des cours de langue. Ici sur la réserve il y a aussi des cours de mohawk. Comme je tra­vaille en ville et rentre tard, je n’ai pas pu les suivre.

ELDER SATEWAS J’ai entendu dire que certaines communautés étaient payées pour réapprendre leur langue. C’est très bien, mais si on ne s’y engage pas de tout son cœur, ce n’est pas la peine, à mon avis. L’argent ne va pas te redonner une langue si tu n’y investis pas ton es­prit à 100 %.

SAMANTHA WENNISERI:IOSTHA Avec les technologies et l’accès aux opinions d’une multitude de per­sonnes, on ne sait plus trop qui on est. J’ai été en quelque sorte forcée d’aller à l’école à l’extérieur de la réserve. Puis, devenue jeune adulte, j’ai été exposée aux travaux de mon grand-père, et je me suis mise à retrouver mes racines. Maintenant, j’ai le choix. Mon choix va refléter ce que je veux être et ce que je suis. Sans mon grand-père, je ne sais pas qui je serais.

ELDER SATEWAS Je me sens telle­ment bien quand des gens d’autres communautés et des jeunes d’ici manifestent un intérêt. C’est ce qui me motive. C’est pour eux que je veux mettre en mots ce que je sais et le faire circuler, tout particulière­ment pour atteindre les jeunes.

SAMANTHA WENNISERI:IOSTHA Plusieurs personnes que je ren­contre sont intriguées par le fait que je sois Mohawk. À mon travail, je dis parfois à de jeunes patients quelle est mon origine, et cela les intéresse beaucoup, surtout quand ils viennent d’autres groupes eth­niques. Ils soulignent même avec conviction : « La langue, c’est im­portant! ». Et je leur dis : « Oui, très important! » Certains m’ont dit qu’ils avaient entendu parler de notre histoire à l’école, et c’est un renforcement positif pour moi, car j’avais l’impression que les écoles d’aujourd’hui n’enseignaient pas l’histoire des Premières Nations. Tout cela me motive.

 

1 Dans son livre Une collection des histoires de ma vie/A collection of stories of my lifetime, Satewas relate que ce passage de Mathieu 24:35 était le favori de sa mère, qui en a fait une broderie aujourd’hui accrochée au mur de l’église. Le passage est ici directement cité du livre de Satewas, dont la version en anglais a été traduite en français par Gabrielle Lamouche.

 


Pour un statut de langues officielles

Dans un récent mémoire accompagné d’une mise en contexte historique, Montréal Autochtone demande au gouvernement du Québec d’accorder le statut de langues officielles aux langues autochtones dans les territoires où ces langues sont effectivement employées, en plus de participer à la revitalisation des langues autochtones dans les différentes villes de la province où habitent de plus en plus de membres des Premières Nations.


 

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