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Le coup d’État en Bolivie vaut-il une messe?

| CHRONIQUE | CROIRE ET AGIR |

| Par André Jacob, vice-président politique des Artistes pour la paix et membre de la communauté Camino de Emaús, de l’Église Unie  |

 

Bolivie. Photo : jo vanel de Pixabay

 

Alors que vient d’être annoncée la tenue de nouvelles élections dont les règles excluront d’emblée l’ex-président Evo Morales, récemment poussé à démissionner, André Jacob souligne dans sa chronique Croire et agir l’alliance entre l’élite politique et économique, les militaires et policiers, un fondamentalisme religieux populiste et des membres de la hiérarchie de l’Église catholique.

Le drame qui se joue actuellement en Bolivie résulte d’un plan concret de destruction de la paix sociale établie dans ce pays depuis plusieurs années. Ces deux dernières semaines, un gouvernement autoproclamé avec le soutien des forces armées a pris le pouvoir, et la répression contre les militantes et militants actifs sous le gouvernement d’Evo Morales, maintenant en exil, a commencé. Il faut éradiquer les forces du mal, dit-on, dans les discours politico-religieux.

 

La toile de fond

La Bolivie est profondément blessée. Ce pays de 12 millions d’habitants est en majorité constitué d’Indigènes et de Métis (à eux seuls, les Aymaras et les Quechuas forment environ 55 % de la population; plusieurs autres peuples indigènes et métis s’ajoutent. Les Boliviens et Boliviennes d’ascendance européenne ne composent qu’environ 15 % de la population sur le plan démographique, mais représentent l’élite économique et politique dominante depuis l’ère de la conquête espagnole. Ces dimensions s’avèrent incontournables pour éclairer la dynamique sociopolitique actuelle. De fait, le président Evo Morales est d’origine aymara, ce qui n’a jamais été accepté par les pouvoirs institutionnalisés de ce pays. Le récent coup d’État vient couronner des années de lutte, de propagande et de discours haineux à l’égard des peuples indigènes. En Bolivie, le racisme persiste et contamine sans vergogne la vie sociale et politique.

Depuis quelques mois déjà, un peu comme on préparait les chevaliers au combat au Moyen-Âge, les forces armées et policières adoubaient les porte-parole de la droite politique et religieuse qui participaient à l’étouffement des activités productives et commerciales par des grèves et le blocage des routes. Les militaires et les policiers allaient être les protagonistes du processus d’éviction du gouvernement d’Evo Morales. La paralysie de l’économie du pays appuyée par une propagande haineuse et moralisatrice est devenue ainsi le levier déclencheur du coup d’État. Washington agit souvent en coulisse dans de telles situations, en finançant et en conseillant les acteurs clés, dont Carlos Mesa Gisbert, ex-président, et Luis Fernando Camacho, riche homme d’affaires et prêcheur chrétien fondamentaliste.

Le président Trump lui-même applaudit les acteurs du coup d’État. Rappelons à des fins de compréhension de la dynamique bolivienne que la nationalisation des ressources naturelles a fait rager les grandes entreprises états-uniennes d’exploitation des ressources depuis l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales en 2005; le président Trump ne se gêne donc pas pour rendre hommage à l’armée bolivienne, laquelle, à ses dires, vient de sauver le peuple bolivien. Le départ du président indigène lui permet aussi de prédire un hémisphère occidental démocratique, prospère et libre en Amérique latine; main dans la main avec les dirigeants ultraconservateurs dans d’autres pays (Jair Bolsonaro au Brésil, Sebastián Piñera au Chili, Ivan Duque en Colombie, etc.), le président des États-Unis se sent en bonne compagnie. Pas besoin d’être grand clerc pour voir la main du dieu Washington dans le montage de ce scénario déjà vu souvent en Amérique latine. L’emprise du Pentagone se montre d’autant plus virulente que la Bolivie était aussi un terrain d’investissements de la Chine et de la Russie. Un tel scénario devenait intolérable à ses yeux.

 

Mutisme et asphyxie

L’Organisation des États américains (OEA) et le Groupe de Lima, organisme alors présidé par la ministre canadienne Chrystia Freeland et faucon de la droite libérale, ont discrètement avalisé les manœuvres d’ingérence des États-Unis, alors que le gouvernement du Canada faisait des déclarations laconiques vides de sens. Maintenant que le sort semble en être jeté, celui-ci se contente de laisser, dans un silence complice, les cliques bourgeoises prendre le pouvoir par la force afin que l’État joue son rôle de chien de garde de leurs intérêts. Sans inquiétude, la caste dominante prétend gagner par le jeu électoral dit démocratique, tout en pratiquant une répression brutale passée sous silence dans les médias occidentaux. Ce mutisme devient gênant, car il refuse de voir l’orientation fasciste du nouveau gouvernement bolivien. « Si nous laissons passer ce qui se passe en Bolivie, cela risque d’arriver partout », a déclaré José Luis Zapatero, l’ex-président du gouvernement espagnol. Dans un article publié le 25 novembre dans l’Humanité, Maïté Pinero rapporte les agressions dont ont été l’objet dès le lendemain du coup d’État les journalistes considérés comme séditieux : « L’avertissement rappelle celui que lançaient les antifascistes, les artistes et intellectuels des années 1930. Le voile noir médiatique, le silence des élites, le rôle de l’UE nous préparent des lendemains cauchemardesques, car c’est de nous qu’il s’agit aussi. La bête immonde est de retour. L’histoire enseigne qu’il est impossible de l’apprivoiser. »

 


En espagnol

DES TÉMOIGNAGES ACCABLANTS ET UNE ANALYSE DU RÔLE DE LA RELIGION DANS LE COUP D’ÉTAT


 

Un coup d’État militaire avec ingérence étrangère porte atteinte à l’autodétermination du peuple bolivien et on parle de démocratie? Non-sens. Et pendant que Jeanine Áñez, la présidente illégitime et autoproclamée, prépare une élection, on asphyxie la dynamique de participation des premiers peuples du pays à la vie citoyenne. Ce seront eux les principaux perdants. Le nouveau régime signe l’arrêt de mort des efforts d’établissement de la paix sociale et de politiques justes et équitables pour tout le peuple bolivien.

 

La voix de Dieu

Au-delà de la rhétorique trumpienne, la voix de Dieu fait partie de l’équation dans ce « coup divin » (expression que j’emprunte au titre du livre d’Ovide Bastien, Chili, le coup divin). Le coup de massue asséné au peuple bolivien a surtout pris son élan à Santa Cruz, région des puissances financières et des grands propriétaires terriens.

Les liens entre les forces religieuses et politiques crèvent les yeux. Luis Fernando Camacho, un prêcheur des vertus inscrites dans la Bible, a présenté Evo Morales comme l’incarnation du diable et l’ennemi de Dieu [sic]. Ce « héros » clownesque, dirigeant charismatique populaire et populiste, préside le Comité cívico cruceño, un organisme puissant qui défend les intérêts des secteurs économiques dominants depuis 50 ans. Camacho est connu pour ses nombreux rassemblements populaires au pied d’une immense sculpture du Christ, symbole architectural de Santa Cruz, avec un crucifix à la main et l’ombre d’une grande statue de la Vierge Marie comme décor. Tout juste à côté se trouve l’autel papal, une autre imposante structure, édifiée pour la visite du pape François en 2015. Ce gigantesque fond de scène, avec toute sa portée symbolique dans ce pays très catholique, a servi à galvaniser une partie du peuple grâce à des harangues incendiaires. C’est dans ce grand théâtre en plein air que, au lendemain du départ d’Evo Morales, l’archevêque auxiliaire de Santa Cruz, Estanislao Dowlaszewicz, a présidé une assemblée et un service religieux en présentant une homélie qui illustre très bien les liens entre les forces politiques et l’Église catholique : « aujourd’hui, c’est la résurrection d’une nouvelle Bolivie. C’est un jour historique pour notre patrie. Merci d’avoir restauré la démocratie! Merci d’avoir enduré des sacrifices tout au long des grèves et des blocages de routes! Merci aussi aux corps policiers et aux forces armées! »

L’alliance entre les partis et les organisations de la droite traditionnelle, l’Église catholique, la police et l’armée a constitué une force de frappe imparable. L’un des principaux acteurs politiques est Carlos Mesa Gisbert, président de 2003 à 2005, et ardent combattant contre la nationalisation des ressources naturelles par le gouvernement Morales. Mesa a toujours fait la promotion de politiques néolibérales (diminution du rôle de l’État, baisse des impôts des entreprises, lutte au déficit, réduction des politiques sociales, etc.), en favorisant la concentration des pouvoirs politique et économique entre les mains d’une minorité. Évidemment, sa proposition implique la destruction des politiques progressistes du gouvernement Morales, notamment les programmes de soutien aux populations indigènes et métis – accès à l’éducation supérieure, renforcement des droits collectifs, incluant ceux des femmes, amélioration des services sociaux et de santé, logement social, conditions de santé et de sécurité au travail, et plusieurs autres pas en avant pour l’ensemble des citoyens et des citoyennes.

Tous ces acteurs jouent le rôle de sauveurs et font appel à une surprenante alliance entre le politique et le religieux. Dans leurs scénarios à saveur messianique, ils se décrivent comme les héros prêts à se sacrifier pour la patrie, dans un curieux mélange de nationalisme et de fondamentalisme chrétien. Leur présence sur la scène publique a beaucoup été relayée par les médias, à la fois comme une attraction dans une sorte d’incroyable tolérance à l’égard de l’intolérable, mais aussi comme contenu de propagande et de manipulation de la masse. La crainte de Dieu et du diable, ça fonctionne toujours!

Pour ajouter à l’effet tragico-comique, c’est avec une Bible à la main que Jeanine Áñez a fait son entrée au parlement bolivien, en proclamant haut et fort : « Grâce à Dieu, la Bible revient au palais du gouvernement. Que Dieu nous bénisse et nous éclaire! » (El Universal, 12 novembre 2019). C’est tout dire. On ne peut cacher la main de Dieu…

 

La difficile défense des démunis

Le drame bolivien joué sous le parapluie du Pentagone arrive comme la dernière manœuvre d’une série de coups d’État politico-militaires orchestrés par les castes oligarchiques de divers pays d’Amérique latine contre les forces progressistes. En 2019, comme dans les années 70 avec le coup d’État au Chili, le président du Honduras, Manuel Zelaya, fut destitué. Au fil du temps, plusieurs personnalités marquantes se consacrant au sort des plus démunis dans leurs pays respectifs ont subi les foudres d’une droite oligarchique chrétienne. Au Paraguay, il y a sept ans, l’évêque-président des pauvres, Fernand Lugo, était destitué. En 1970, au Salvador, le réputé archevêque Oscar Romero fut quant à lui assassiné. Au Brésil, Lula da Silva, puis Dilma Rousseff ont été destitués; Rafael Correa, qui fut président de l’Équateur, est quant à lui poursuivi par la justice. Les scénarios finissent par se ressembler. Et il y en aura probablement d’autres, similaires, quand on observe ce qui se passe à l’égard du Venezuela et de Cuba.

Dans la foulée du « coup divin » en Bolivie, les prêcheurs chrétiens fondamentalistes estiment que leur mission consiste à établir le royaume de Dieu dans leur pays, par la domination des riches et des puissants. Quant à la masse qui aspire à des conditions de vie décentes et à plus de justice sociale, elle devra selon cette mise en scène attendre et se terrer dans la soumission, comme péons d’un royaume qui les exclut.

Devant le tableau de cette démocratie et de cette religion d’apparat, comment dire Amen sans ironie?

 

Une réponse à

  1. Luke Mayba says:

    Merci pour votre article révélateur. C’est tout de même décourageant de voir que les phénomènes dont je me souviens d’en avoir entendu parler à propos des années 1980, continuent encore aujourd’hui. Quant au rôle de la religion, qu’en dit le Pape à propos de cette histoire ? N’était-il pas censé être progressiste ? À l’Église Saint-Louis où je dirige la chorale, les prêtres évitent, pour la plupart, les questions politiques, se concentrant plutôt sur « le cœur » à transformer. Pourquoi arrive-t-il tellement que la politique est évoquée par les religieux uniquement pour renforcer les inégalités et le conservatisme ? Il me semble pourtant que la religion pourrait nous aider à concevoir le sens et les questions éthiques de la vie à l’époque des changements climatiques. J’aurais aimé voir une plus grande diffusion et utilisation de Laudato Si !

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