L'Église Unie du Canada

Menu

Le bilinguisme, pour être compris ou pour comprendre?

| ARTICLES ET REPORTAGES |

| Par Natalie Istead, pasteure de l’Église Unie de la Grâce |

 

Le téléphone a sonné et j’ai décroché. C’était une infirmière à l’hôpital de Wakefield.

« Bonjour. Je cherche la pasteure, s’il vous plaît. Nous avons un patient ici qui va bientôt mourir. Sa famille aimerait qu’il reçoive l’extrême-onction. »

J’ai expliqué que j’étais pasteure chrétienne et protestante : « L’extrême-onction n’est pas un sacrement dans la tradition protestante. La famille recherche probablement un prêtre catholique. »

« On a déjà appelé les paroisses catholiques, m’a-t-elle dit. Personne n’est disponible. Est-ce que vous pourriez venir prier avec cette famille? »

« Oui, je vais y aller. »

Quand je suis arrivée à l’hôpital, une infirmière anglophone m’a reconnue par mon col. « Oh good! » a-t-elle souri. Ensuite, elle a froncé les sourcils : « How is your French? »

***

QUAND S’EST PRÉSENTÉE LA POSSIBILITÉ que j’exerce un ministère à l’Église Unie de la Grâce, en Outaouais, je savais que le bilinguisme était important pour cette paroisse anglophone. Celle-ci cherchait un pasteur ou une pasteure bilingue. « Ça a du sens, ai-je réfléchi. C’est important que tout le monde puisse comprendre ce que je dis. »

Pourtant, après seulement quelques semaines dans les collines de la Gatineau, j’ai réalisé que la très grande majorité des francophones de la région parlaient anglais. Je me suis demandé : « Si presque tous les francophones comprennent bien l’anglais, pourquoi le bilinguisme est-il important? » C’est d’ailleurs une question que j’ai déjà souvent entendue de la part d’anglophones.

Au fil des mois, j’ai continué à m’interroger sur cet aspect linguistique de mon ministère. Je ne suis pas une experte en la matière, mais j’aimerais proposer quelques pistes de réflexion.

 

Pourquoi le français est-il important pour une paroisse et une pasteure anglophones en Outaouais?

Parce qu’à la Pentecôte, les apôtres ont parlé dans plusieurs langues. S’ils avaient parlé en hébreu, en araméen et en grec, la plupart des gens auraient compris. Mais les apôtres ont parlé « en d’autres langues, selon ce que l’Esprit leur donnait d’exprimer. » (Actes 2,4 BFC) La foule s’est demandé : « Comment se fait-il alors que chacun de nous les entende parler dans sa langue maternelle? » (Actes 2,8; c’est moi qui souligne.)

Parce que la plupart des gens prient dans leur langue maternelle. Que ce soit lors de la célébration du dimanche, dans un camp de jour pour enfants ou à l’hôpital, c’est important de prier en français. On peut trouver du réconfort dans les mots familiers de la prière du Seigneur ou dans la conversation avec Dieu dans les mots qui nous viennent le plus facilement, à nos lèvres et dans nos cœurs.

Parce que, dans la désignation paroisse anglophone, la partie la plus importante est paroisse. Si une paroisse est dans une communauté minoritaire anglophone (ou francophone, chinoise, etc.) et peut servir cette communauté, c’est formidable. Toutefois, notre identité centrale est celle de paroisse dans l’Église de Jésus-Christ. En cela se trouvent notre base, nos racines.

Parce que le bilinguisme est la « langue officielle » de notre région. En parlant une minute avec le caissier chez IGA, on peut passer d’une langue à l’autre sept ou huit fois. La paroisse a donc besoin des deux langues (et cultures) pour être une communauté de l’Évangile bien adaptée à son contexte.

Parce que le bilinguisme nous aide à mieux écouter les autres. Il y a quelques semaines, j’ai assisté pour la première fois à une rencontre de l’Église en français. En tant que personne bilingue, je pensais que ce serait facile. J’avais tort. J’arrivais bien à tout comprendre, mais c’était parfois difficile de m’exprimer. J’hésitais en cherchant les nuances qu’il fallait, et j’étais consciente en priant à voix haute que j’avais fait plusieurs fautes de français. Cette rencontre a été pour moi une expérience toute nouvelle, parce que la très grande majorité des rencontres de l’Église se font en anglais. Je me demande : quelles nuances de la pensée, quelles prières et quels mouvements de l’Esprit saint nous échappent parce que nous nous limitons à une seule langue?

Parce que le bilinguisme nous aide à mieux écouter Dieu. Nous recherchons la Parole de Dieu en lisant les Écritures. Pour ma paroisse anglophone, les traductions bibliques en français nous aident à écouter. Nous entendons les mots avec une nouvelle subtilité de sens. Nous entendons la distinction entre « vous » et « tu », et tout à coup le texte suggère une signification tout autre que ce qu’on avait imaginé. Dans toute la célébration liturgique, le bilinguisme nous réconforte et nous rappelle que nous sommes chez nous dans la famille de Dieu. En même temps, le bilinguisme nous déstabilise, nous rappelant que nous ne savons pas tout. Nous nous rappelons ainsi que nous sommes en relation avec un Dieu qui est à la fois « au-delà de tout ce que nous comprenons » (Notre foi chante) et notre « Abba », notre père et mère.

Voilà donc quelques raisons que j’ai trouvées de s’ouvrir à une autre langue. Je suis certaine qu’il y en a plus. Dans les mots de François d’Assise :

« Ô maître, que je ne cherche pas tant

à être compris qu’à comprendre. »

***

« How is your French? » a demandé l’infirmière.

À ce moment-là, j’ai remercié Dieu de pouvoir parler et prier aussi dans cette langue. Bien sûr, le patient et sa famille auraient compris l’anglais. Mais choisir l’anglais et mon propre confort aurait manqué de justice, d’intégrité et de l’effort nécessaire pour incarner les valeurs de l’Évangile. Pour les dernières minutes de la vie de cet enfant de Dieu – pour les prières, les larmes et les câlins de la famille – il lui fallait sa langue maternelle.

Nous avons donc prié en français, nous avons lu un psaume, et j’ai fait un signe de la croix sur son front. Non pas « In the name of the Father and the Son and the Holy Spirit » mais « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen. »

 

 

Une réponse à

  1. André Jacob says:

    Bonjour,

    Cette réflexion sur le bilinguisme apporte un point de vue original bien senti, proche d’une expérience existentielle vraie. je vous remercie d’avoir partagé votre réflexion. Je suis touché par votre ouverture et votre sensibilité. Étant polyglotte, je comprends bien votre questionnement et le lien que vous faites avec la pratique évangélique. Bravo!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *