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La vie de saint Syméon, stylite et célèbre « athlète de l’exil »

| RUPTURES ET FILIATIONS | LITTÉRATURE |

| Par Bertrand Laverdure |


Ce texte fait partie de RUPTURES ET FILIATIONS, la démarche exploratoire entreprise par Aujourd’hui Credo en vue de retracer les migrations des symboles, des valeurs et des attitudes associés aux religions à travers les lignes de fracture du monde actuel.


À gauche, icone de la seconde partie du XVIe siècle représentant saint Syméon le stylite, Musée historique de Sanok, Pologne.

 

 

Les anachorètes, les ascètes, les reclus, tous ces « athlètes de l’exil », comme les nomme l’auteur Joël Baqué, nous fascinent. Ce sont des parangons de vertu, des fous de la règle, des illuminés de Dieu. Ils pétrissent leurs chairs pour rendre hommage au divin, s’infligent des tortures mentales ou physiques d’une excessive dureté pour éliminer toute forme d’humanité émanant de leur corps pécheur de nature. Ces cas exceptionnels de ferveur chrétienne monopolisent l’imagination, et leurs exploits de contention transforment souvent leur vie en légende.

Le réalisateur surréaliste Luis Buñuel s’était déjà intéressé à la vie de saint Syméon et tourna un remarquable film, Simon du désert, sorti en 1965, s’inspirant de ses prouesses mystiques.

Le romancier Joël Baqué, à la suite de Buñuel, s’attaque à la vie de ce saint. L’écrivain a publié plusieurs titres aux éditions P.O.L., dont La fonte des glaces, une sorte de fable contemporaine à propos de la quête d’un personnage morne partant en Antarctique pour aller voir les manchots et qui devient par inadvertance une vedette de la cause écologique. Dans son dernier livre, L’arbre d’obéissance, il nous offre une visite d’un tout autre type d’étendue vertueuse. On quitte la banquise ici pour préférer le désert, non pas pour mieux se retrouver, selon les bons avis de la psychologie populaire, mais tout simplement pour mourir à soi.

 

Raconter l’écriture de la Vie de Syméon

Dans son livre, Joël Baqué nous convie au IVe siècle de notre ère, près de la ville d’Antioche, important carrefour chrétien de l’époque, à retrouver l’évêque de Cyr, Théodoret, grand théologien du début de la chrétienté et auteur prolifique. Dans cette exofiction (soit une biographie romancée d’un personnage historique, à l’extérieur de soi, a contrario de l’autofiction, qui est une autobiographie romancée), nous suivons le parcours mystique de cet évêque qui a côtoyé saint Syméon, et tout à la fois celui du livre qu’il rédigera sur sa vie et sur celles de plusieurs autres solitaires (soit ceux que l’on connaît mieux aujourd’hui sous l’appellation d’ascètes, anachorètes ou reclus). Le livre que Théoderet publia a pour titre : Vie de trente solitaires (ou Histoire des moines de Syrie, ou Histoire philothée, ou en latin Historia religiosa), soit trente biographies de reclus syriens (dont dix de son époque) ; un traité intitulé La divine charité accompagnait également cet ouvrage.

En ouverture, l’auteur met en scène l’Appel de Théoderet, à sa quinzième année, présenté tel un moment de silence terrifiant. Il écrit : « (…) je m’apprêtai à confier le troupeau au repos lorsque l’univers sombra dans le silence avec la même soudaineté qu’un enfant tombe dans un puits ou un vieillard dans la mort, sans terminer sa phrase. » (p. 12)

Son chien se tait. Les animaux perdent leur allant. Une curieuse atmosphère de fin du monde le subjugue, puis il entend ces mots l’appeler au service de Dieu : « Tu serviras le Seigneur. » Dans sa tête se forge alors le projet d’aller rejoindre les moines du monastère de Téléda et d’entrer dans les ordres.

Son père, en apprenant cette nouvelle, a un réflexe de rage et court chercher son bâton afin de corriger la prétention innomée de son fils. S’ensuivent de longs épisodes de bastonnades, dont le nombre nous semble aussi farfelu qu’un sketch de Laurel et Hardy. Mais nous comprenons vite que cette discipline par « l’arbre d’obéissance » fait partie des méthodes admises du bon parent et du bon higoumène (abbé dans un monastère de la chrétienté orthodoxe). Le jeune Théoderet se soumet sans regimber à plusieurs séances de ces traitements disciplinaires brutaux, tout autant sur le chemin du monastère, puisque son père, opiniâtre éducateur, le suit le long de son périple pour lui rappeler son avis sur sa vocation, autant qu’au monastère même, puisqu’y entrer s’avère plus ardu que prévu.

 

La rencontre de Syméon, le stylite

C’est dans ce lieu béni qu’il rencontre l’homme qui deviendra le premier véritable stylite : un praticien des hauteurs, construisant sa propre colonne pour aller se réfugier à son sommet et y vivre, tout aussi longtemps qu’il reste apte à offrir au Seigneur les souffrances provenant de ce type de mortification d’un genre inédit.

Par l’entremise du personnage de Théoderet, Joël Baqué nous renseigne : « Syméon fut un précurseur […]. Il fut le premier à monter sur une colonne pour unir les contraires, car un stylite est tout à la fois un stationnaire, puisqu’il demeure immobile sur sa plateforme, et un reclus, car circonscrit en un espace restreint. […] Syméon fut le premier stylite et donc l’inventeur du stylitisme par la grâce d’une inspiration divine […]. » (p. 34-35)

Il n’en faudra pas plus pour séduire la ferveur mystique du jeune Théoderet qui, fasciné par la détermination du reclus, décide assez spontanément de le suivre pour recueillir son histoire et la raconter.

 

Fuir la folie des hommes, en rivalisant de folie avec eux

Puisque ce solitaire parle peu, sinon pour psalmodier des oraisons, et que ses interactions avec le monde ont été méticuleusement réduites au minimum afin de purifier son rapport avec Dieu (ses souffrances abondantes faisant office de phare l’appelant continuellement), lui demander de raconter son histoire par un artifice narratif quelconque aurait été discutable. Mais Baqué réussit son pari romanesque en dépeignant cet évêque historien en ascète maladroit lui-même et en dévot fort humain, ce qui facilite l’identification au narrateur.

Devenu pratiquement une attraction mondiale, le stylite finit par attirer des milliers d’admirateurs autant que des monarques et des aristocrates qui viennent le visiter pour s’émerveiller de tant de dévotion. Syméon meurt à 69 ans, en 462, ayant consacré les 16 dernières années de sa vie à son ascèse colonnaire.

Aussi distants de notre époque qu’il se peut, ces « athlètes de l’exil » trouvent toutefois leur contrepartie dans la nôtre. Ne serait-ce que par la vogue du survivalisme et de tous ces livres prônant une réclusion dans la nature, que ce soit Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson, Into the wild de Jon Krakauer ou même Le dernier ermite de Michael Finkel. C’est dans l’air du temps, nous sommes à la fois paniqués par notre monde frénétique tout autant qu’apeurés par son effondrement. Pour des raisons diverses, les solitaires de tous les temps cherchent à fuir les contraintes et les présupposés d’un monde qui ne leur convient pas. Peu importe que ce soit pour des motifs religieux, politiques, philosophiques ou économiques, nous pouvons les comprendre parfois de chercher à se soustraire à la folie de l’anthropocène, des lois et de l’argent.

 

 

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