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La mesure du temps, enjeu de pouvoir religieux et politique

| RUPTURES ET FILIATIONS | HISTOIRE-GÉOGRAPHIE |

| Par Jean Loignon |


Ce texte fait partie de RUPTURES ET FILIATIONS, la démarche exploratoire entreprise par Aujourd’hui Credo en vue de retracer les migrations des symboles, des valeurs et des attitudes associés aux religions à travers les lignes de fracture du monde actuel.


 

Circuit de fêtes païennes, religieuses et laïques est une série de textes historiquement documentés sur le parcours parfois étonnant des rites et des symboles associés à des fêtes datant souvent d’avant le christianisme et que nous célébrons encore aujourd’hui tantôt en France, tantôt au Québec et aussi dans d’autres régions du monde.

 

Amis lecteurs, je vous salue depuis la France en ce jour de la Truite, quintidi 15 Fructidor 228. Non, une forme vicieuse de la COVID n’a pas atteint mon cerveau, je convertis tout simplement la date du 1er septembre 2020 selon le calendrier républicain en usage officiel en France entre 1793 et 1805.

Les religions, organisations humaines des rapports au divin, ont souvent investi la mesure du temps pour y imprimer leurs marques : le décompte des années et les calendriers témoignent de ces efforts aussi anciens que multiples. L’ère hébraïque débute ainsi en 3761 av. J.-C., date supposée de la Création, l’ère musulmane – l’Hégire – s’appuie sur un épisode de la vie du Prophète Mohamed en 622; quant à l’ère chrétienne, elle fut décidée au VIe siècle sur la base des calculs du moine érudit Denys le Petit, qui établit la date de la naissance du Christ 753 ans après la fondation de Rome, laquelle servait jusque là au décompte des années. Il faudra des siècles pour imposer ces nouveautés et les autorités religieuses pèsent de tout leur poids pour établir les calendriers qui rythment le quotidien de leurs fidèles. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que ce soit le Pape Grégoire XIII qui réforme l’antique calendrier julien, institué par Jules César et devenu astronomiquement lacunaire. La réforme dite grégorienne raccourcit l’année 1582 de onze jours, plongeant l’Europe dans un désordre chronologique qui perdura jusqu’au XXe siècle, les États orthodoxes n’acceptant pas une correction scientifiquement nécessaire, mais d’origine catholique.

La mesure du temps est donc affaire de pouvoir. Les révolutionnaires français de 1789 avaient une profonde conscience de leur rupture avec l’Ancien Régime, fondé sur l’alliance entre le trône et l’autel. La radicalisation de la Révolution qui met fin à la royauté en 1792 déclenche une déchristianisation violente qui va inspirer l’abolition de l’ancien calendrier. En novembre 1793, les députés de la Convention décident que désormais les années seront décomptées à partir du 21 septembre 1792, date de la proclamation de la République et An 1 de la nouvelle ère; dans la foulée est mise en chantier une vaste réforme du calendrier, que l’on doit au député, poète, acteur, mais aussi affairiste douteux Fabre d’Églantine. Ce Languedocien était surtout connu pour être l’auteur de la charmante chanson Il pleut, il pleut, bergère. Son esprit fécond imagina un calendrier de 12 mois égaux de trente jours, complétés par 5 ou 6 jours fériés appelés les Sans-culottides. Les noms des trois premiers mois d’automne se terminaient en « aire » (Vendémiaire, Brumaire et Frimaire), ceux de l’hiver en « ôse » (Nivôse, Pluviôse et Ventôse), ceux du printemps en « al » (Germinal, Floréal et Prairial) et ceux de l’été en « dor » (Messidor, Thermidor et Fructidor). Emporté par un délire champêtre et voulant éradiquer le culte des saints, Fabre d’Églantine attribua à chaque jour le nom d’une plante, d’un animal ou d’un instrument agricole. Enfin, il supprima la semaine biblique de sept jours au profit d’une décade de dix jours baptisés primidi, duodi, tridi etc., ce qui au passage raréfiait les jours de repos dominicaux.

De fait, hormis durant les temps forts de la Terreur révolutionnaire, ce calendrier n’entra jamais dans les mœurs, car trop utopique et déconnecté des réalités populaires. Il ne survécut que peu d’années à la Révolution et dans un geste impérial significatif, Napoléon 1er rétablit le calendrier grégorien à compter du 1er janvier 1806. La belle nomenclature de Fabre d’Églantine (décapité en 1794) ne subsiste guère que dans le titre du roman d’Émile Zola « Germinal » ou dans la recette du « homard Thermidor », du nom d’une pièce de théâtre à succès jouée à Paris en 1891.

L’histoire du Canada a maintenu le Québec en dehors de ces péripéties françaises. Mais j’ai rappelé dans ma chronique de juin l’évolution de la Saint-Jean-Baptiste de fête religieuse en fête nationale, dans le cadre d’un souverainisme laïque. Et dans le calendrier canadien, la concomitance de la fête nationale fédérale et de la journée des déménagements au Québec montre que le calendrier n’est pas toujours un exemple d’harmonie nationale.

 

Une réponse à

  1. lafaye de micheaux says:

    Trop érudit ce Jean Loignon ; il gagne à être connu !

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