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Au-delà du « fossé des générations »

| EXPRESSIONS |

| Par Stephen Grenier Stini |

Faut-il absolument que se creuse un gouffre entre les générations?

Loin de là!

On connaît l’air : « L’Ancien et le Nouveau-o-o-o… Il n’y a qu’un Dieu qui règne dans les cieux! » Par ce raccourci, on constate que la Bible nous donne un bel exemple d’harmonisation entre ses deux Testaments. Voilà un départ positif!

 

Art pictural

Cependant, c’est avant tout de l’art de la peinture que je traite­rai ici, en rapport avec la même question – touchant dès lors, je dirais, l’espace-temps entre les générations de peintres. Qu’on me permette de la poser ainsi : est-ce un fossé ou un « faussé »? Un cer­tain humour n’empêche pas de voir clair!

 

Au début

Aurochs représentés dans la grotte de Lascaux, entre 20 000 et 17 000 av. J.-C.

Commençons par la toute première peinture du monde, celle de la pré­histoire. De l’Aurignacien (32 000 ans avant notre ère) au Magdalé­nien (10 000 ans avant), les pre­miers peintres se sont mis à l’oeuvre dans des grottes qui s’offraient à eux : Chauvet, Rouffignac, Lascaux en France, Altamira en Espagne, pour ne nommer que celles-là.

Déjà à cette époque très loin­taine, certains de nos ancêtres troglodytes ressentirent la nécessité de créer des « images » en gravant des lignes sur les parois des grottes et, parfois aussi, en y laissant des traces de couleurs – informelles d’abord, puis ils s’aperçurent qu’ils pouvaient, en dirigeant leurs traces de couleurs, représenter les êtres qui les entouraient et dont ils avaient absolument besoin, les animaux!

Bientôt ils multiplièrent les buffles sur les parois, et les vaches, les bisons, les chevaux, les rennes, etc. À tel point qu’avec le temps l’espace manqua. En plus, certains d’entre eux se sentaient plus habiles que les autres et avaient envie de le montrer.

Donc, premier problème de gé­nération – et d’espace! Que faire? La solution qu’ils trouvèrent fut de peindre par-dessus ce qui était déjà peint, sans l’effacer cependant.

Cette toute première période picturale de l’humanité dura plus de 22 000 ans. Étant donné que les humains de cette époque ne vivaient qu’une trentaine d’années, cela signifie qu’environ 750 géné­rations de peintres se succédèrent dans les grottes et y laissèrent leurs peintures magnifiques et si vivantes montrant des animaux avec lesquels ils vivaient. Y eut-il des conflits entre jeunes et vieux, si toutefois ils avaient le temps de « vieillir »? Et d’ailleurs, com­ment calculaient-ils le temps à cette époque sans calendrier?

 

Et puis…

Puis l’être humain passa peu à peu de prédateur à producteur. Il domestiqua les animaux, se mit à construire des abris pour y habiter – et pour en peindre les murs. Les générations de peintres se suivirent en s’allon­geant, des techniques nouvelles apparurent, il fallait à la fois les cacher à ses ennemis – les populations augmentant – et les transmettre à ses enfants, à ses amis. C’est alors que commença à se creuser un certain fossé entre vieux et jeunes, entre les anciens et les nouveaux.

Le nombre des humains aug­menta, se propagea… Des groupes, des sociétés, des pays se formèrent, avec leurs idées propres, leur sens de la spiritualité, de l’art puis de la science. Tout devint très complexe, il fallut des règles, des méthodes… Aujourd’hui, avec une population planétaire approchant des 9 mil­liards d’habitants et d’au moins un demi-million de nouveaux diplô­més universitaires en dessin-pein­ture chaque année, qu’en est-il du fossé entre les anciennes et les nou­velles générations d’artistes?

 

Hier et aujourd’hui

Au XVIIe siècle, Rome était le centre d’attraction des artistes peintres. Il fallait faire le « voyage d’Italie ».

De 1700 à 1945, ce fut Paris qui devint la capitale mondiale des beaux-arts. Les jeunes artistes devaient « monter à Paris » s’ils vou­laient se faire vraiment connaître. Le fameux Salon de Paris, avec son jury tout-puissant, lançait ou éreintait les artistes. En 1863, le jury officiel se montra si sévère que l’empereur lui-même ordonna la tenue d’un Salon des Refusés.

À ce moment-là, le fossé entre les officiels trop académiques et les artistes désireux de se libérer des recettes trop recuites s’avérait être un immense gouffre!

Celui-ci s’allongea… Onze ans plus tard, en 1874, plusieurs jeunes artistes, la plupart dans la tren­taine et certains plus âgés, décident d’organiser leur propre « Salon » indépendant et libre : ce fut la 1re exposition de ce groupe, qui fut nommé par dérision les « impres­sionnistes ». Plusieurs d’entre eux devinrent célèbres, mais ils durent combattre longtemps.

La notion de « Nouvelle École » était née, suivie bientôt de celle d’« avant-garde » — qui persistera à Paris jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Vers 1945 et jusqu’aux années 1970, l’avant-garde picturale « dé­ménagea » à New York, devenue la nouvelle capitale mondiale des arts.

Mais il y eut un revirement de situation : les nouvelles générations furent de plus en plus acceptées, exposées… si bien que les jeunes artistes, de nos jours, sont considé­rés plutôt comme des « émergents » qui visent à se faire connaître in­ternationalement. Parce qu’il n’y a plus de capitale mondiale des arts, mais plutôt une trentaine de mégapoles à travers le monde avec chacune ses musées, ses galeries d’art et ses foires internationales où tout le monde expose tout le monde et dans lesquelles les jeunes généra­tions sont favorisées.

Dans les années 1880, il y avait UN grand courant novateur dans UNE capitale artistique reconnue, Paris. De nos jours, c’est la confu­sion entre des milliers de courants artistiques qui se prétendent tous plus innovateurs ou « post-néo » les uns que les autres. Les jeunes peintres se combattent entre eux ou forment des groupuscules éphé­mères, certains même sont blasés à 20 ans et assurent que la peinture n’a plus rien à dire, voire l’art tout entier… Plus aucun critique d’art actuel ne peut prétendre connaître toutes les tendances et modes ar­tistiques contemporaines, il y en a trop. Alors, chaque personne inté­ressée à la peinture doit se forger son propre goût par l’étude et les visites d’expositions. Internet aide en ce sens, mais ne remplace pas les oeuvres « en vrai ». Vouloir absolu­ment TOUT voir, c’est se condam­ner à ne rien voir.

 

Pablo Picasso, Guernica, 1937.

 

Transcendance

Edward Hopper, Nighthawks, 1942. Source

Dans cette confusion où tout pullule, n’y aurait-il pas quelques notions essentielles permettant de distinguer le vrai art du faux? Aussi bien pour les anciennes que pour les nouvelles générations? Existe-t-il quelques facteurs de base reliant les peintures de Lascaux à celles d’un peintre d’aujourd’hui, en pas­sant par la Joconde, la Ronde de Nuit, Guernica et Nighthawks (Oi­seaux de nuit) d’Edward Hopper?

Ces oeuvres ont toutes un grand pouvoir d’émanation. Leurs créa­teurs respectifs se sont servis de techniques et de compositions adé­quates non pas pour elles-mêmes, mais pour exprimer une transcen­dance, une spiritualité, une beauté qu’ils ont su rendre à la fois visibles et insaisissables. On a beau les regarder à maintes reprises, elles gardent toujours leur mystère. Elles ne sont pas incompréhensibles, mais on ne finit jamais de les com­prendre.

Cependant, elles dépendent aussi de notre regard perceptif, aussi bien intellectuel qu’émotif.

Chaque spectateur est libre de les estimer comme il le veut, mais au fond, lorsqu’il s’agit d’admirer, tout fossé, toute mésentente disparaît pour laisser place au bonheur d’ai­mer.

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