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Aide internationale : trop d’armes et pas assez de développement

| CROIRE ET AGIR |

| Par André Jacob |

Le 11 juin 2017, le gouvernement de Justin Trudeau a lancé sa nouvelle Politique d’aide interna­tionale féministe. Celle-ci, pré­sentée dans l’ombre de l’annonce en grande pompe de la Politique de défense le 10 juin, est presque passée inaperçue dans les actua­lités, sauf dans les grands médias comme Le Devoir1, le Globe and Mail2 et  quelques rares autres.

 

L’équivalent d’un avion de combat

D’entrée de jeu, rappelons que le gouvernement de Justin Trudeau a annoncé qu’il augmentera le budget de la défense de 70 % en 10 ans. Il lance le Canada dans un gigan­tesque programme d’achat d’armes pour renforcer les Forces armées canadiennes, se pliant de plus en plus aux propositions des États- Unis et de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) qui réclament que chaque pays membre en vienne à investir 2 % de son produit intérieur brut (PIB) dans le budget de la défense. Écrasée par ce projet militariste pharaonique, la Politique d’aide internationale féministe reste avec un budget gelé de 150 millions de dollars, soit l’équivalent d’un avion de combat Super Hornet…

Pourtant, depuis 1970, l’Orga­nisation des Nations Unies (ONU) demande aux pays riches d’investir 0,7 % de leur PIB dans l’aide inter­nationale. Malgré cet objectif mon­dial, le Canada se traîne toujours les pieds; selon l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), il stagne à 0,26 % de son PIB. Dans un communiqué, l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) a aussi dénoncé le décalage abyssal entre les deux propositions budgétaires. En d’autres mots, le gouvernement présente, autour de la notion de sé­curité, une politique de deux poids deux mesures enrobée de phrases creuses, de vœux pieux et de géné­ralités reflétant une vision floue du féminisme. Dans ce contexte, affir­mer, comme le fait le gouvernement canadien, que la promotion des droits individuels des femmes dans les pays en difficulté est sa priorité s’apparente à de la surenchère ver­bale.

 

Dans un contexte de pauvreté généralisée

Cette politique invite les femmes à participer aux négociations de paix, mais sans qu’elles en aient les ressources. Seules quelques femmes éduquées et bien nanties peuvent espérer jouer un tel rôle. Jess Tomlin et Rachel Vincent ont bien souligné cet aspect dans le Globe and Mail, en donnant l’exemple de Leyman Roberta Ghowee, prix Nobel de la paix. Cette femme remarquable, originaire du Libe­ria, a lutté contre la dictature du président Charles Taylor, et ce, avec l’aide du Canada. Elle a réussi à mobiliser des femmes et à arra­cher un accord de paix. Elle est un exemple éloquent certes, mais elle ne représente qu’une minorité.

L’aspiration de millions de femmes consiste d’abord à en arriver à des conditions de vie décentes, pour espérer un avenir pour elles et leur famille. Dans ce contexte de pauvreté généralisée dans plusieurs pays, quand le gou­vernement canadien clame sur la place publique que le renforcement du pouvoir des femmes « consti­tue le meilleur moyen de bâtir un monde plus pacifique, plus inclusif et plus prospère », cela ne veut rien dire si la priorité n’est pas accordée au développement des collectivités locales. En ce sens, les politiques, les programmes et les budgets ne joignent pas le geste à la parole – ou, dans ce cas, comme on dit au Québec, « les bottines ne suivent pas les babines ». Et alors rien ne change dans ce qui ressemble à du radotage politique. La proposi­tion en apparence progressiste ne s’attaque pas vraiment aux causes structurelles de la pauvreté des femmes et de leur famille, même si le gouvernement prétend chercher des solutions aux inégalités et à l’exclusion.

On propose comme finalité de « renforcer la paix et la sécurité dans le monde » par une approche dite féministe auprès des femmes des pays en difficulté; en soi, c’est une volonté louable. Il reste beau­coup à faire pour prêter main-forte aux millions de femmes qui font face à des problèmes cruciaux comme la faim, la soif, l’accès à l’éducation, aux soins de santé et à un habitat décent. La participation des femmes passe par le soutien constant à un développement local cohérent, structurant et adapté à leurs conditions. Évidemment, une telle perspective suppose aussi un investissement plus sérieux et plus conséquent de la part du gouverne­ment canadien.

 

Joindre le geste à la parole

Plusieurs questions restent donc en suspens. Pour améliorer le sort des femmes dans des situations de pau­vreté, d’exploitation de toute sorte et d’exclusion, le gouvernement propose-t-il des mesures structu­rantes concrètes? Non. Compte-t-il appuyer le renforcement de pro­grammes d’éducation cohérents accessibles aux femmes? Énigme. Comment fera-t-il pour encourager la participation des femmes à la vie sociale, économique, culturelle et politique dans les nombreux pays qui ne respectent pas les droits des femmes? Nul ne le sait. À la lumière de la complaisance du gouvernement canadien à l’égard de l’Arabie Saoudite, pays qui ne brille surtout pas par son respect des droits des femmes, rien ne per­met de croire qu’il fera quoi que ce soit. Il y a là matière à réflexion. Dans ce contexte, que signifie l’ex­pression « investir dans l’avenir de la paix et du développement » par des programmes féministes? Mys­tère. Comment, concrètement, le gouvernement s’y prendra-t-il pour développer, comme il le prétend, les « capacités locales » des femmes? Silence. Comment le gouvernement travaillera-t-il avec les organismes de coopération internationale déjà très actifs sur le terrain? Brumeux.

En résumé, restent intouchés les véritables facteurs structurels d’insécurité des femmes tels les systèmes d’exploitation, les iné­galités historiques, les systèmes patriarcaux et autres pratiques de violation systématique des droits des femmes, particulièrement dans les zones de conflits armés. Répé­tons-le, l’avenir supposément ra­dieux de l’aide internationale fémi­niste du Canada est compromis par un discours tarabiscoté faussement progressiste et l’absence de moyens et de volonté politique pour la mettre en œuvre. Air connu. À quand un véritable effort de soli­darité internationale? À quand un changement profond sur le plan des efforts pour une meilleure réparti­tion de la richesse et de l’égalité des chances au Sud comme au Nord?

 

1 Manon Cornellier, « Défense et aide humanitaire : triste déséquilibre », Le Devoir, 12 juin 2017.

2 Jess Tomlin et Rachel Vincent, « Canada walks the talk on global women’s rights », Globe and Mail, 12 juin 2017.

 

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