L'Église Unie du Canada

Menu

5 | Sublime et sacré

 

Après être retournée aux grands mythes qui ont trait à l’Origine du monde, Élisabeth Vonarburg effleure le paroxysme cosmique où tendent à se fondre la spiritualité et la science-fiction.

Voici son cinquième article dans la série Dialogue(s) avec le mystère.

 

Nébuleuse du Papillon. Source : NASA, ESA et J. Kastner (RIT).

 

 

Il semble assez évident que la SF se plante lorsqu’elle traite de la religion par l’approche superficielle qui élude la question de la foi en l’écrasant de la réponse : « opium du peuple ». Au mieux elle adresse à la divinité une critique douloureuse, déguisée en ironie, en posant en mode revendicatif la question de l’existence du Mal ou celle du libre arbitre. Mais je ne pensais pas à cela lorsque je l’ai rencontrée, à quinze ans. Dans Le matin des magiciens, je trouvais à la fois la fiction et les sciences dans leur état moderne, assez absentes de mon éducation classique. Et en particulier l’astrophysique et la cosmologie. En même temps que je me jetais avidement dans les histoires de mutants, de non-humains et de planètes fictives, je plongeais dans les livres d’astronomie, avec toutes ces merveilleuses images colorées de nébuleuses et de galaxies qui étaient des photos, bien réelles, et qui se sont mises à habiter mon imaginaire au même titre que les lointains inventés. C’est cela le premier ébranlement, la raison profonde pour laquelle je suis tombée en amour avec la science-fiction. C’est pour moi sa basse continue, sous la cacophonie de tous ses possibles gadgets : à cause de sa relation constante avec les sciences dont l’évolution a décentré peu à peu l’être humain (clan, cité, état, nation, planète, système solaire, galaxie, univers…), elle a par vocation une dimension cosmique qui devient aisément une dimension spirituelle.

 


À cause de sa relation constante avec les sciences dont l’évolution a décentré peu à peu l’être humain (clan, cité, état, nation, planète, système solaire, galaxie, univers…), la science-fiction a par vocation une dimension cosmique qui devient aisément une dimension spirituelle.


 

Il m’a fallu, pour le comprendre, rencontrer bien plus tard la notion de sublime, chez les romantiques et post-romantiques de tout acabit, en particulier les Allemands (Schiller, par exemple), mais surtout chez Edmund Burke, Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du Sublime et du Beau (1757) : « L’étonnement est l’effet du sublime à son plus haut degré; les effets inférieurs en sont l’admiration, la vénération et le respect. » Il faut comprendre que le terme « étonnement » a ici un sens très fort, de l’ordre de la sidération. Le sublime, c’est le respect éperdu, voire la terreur sacrée devant des phénomènes d’une extrême amplitude ou de force incommensurable qui transcendent le beau, et indissociables d’un sentiment d’inaccessibilité. Et dans la science-fiction comme dans mes livres d’astronomie en images, il est lié essentiellement au cosmique, à l’Espace avec une majuscule. Certes, la science-fiction s’y élance d’abord avec un enthousiasme conquérant et colonisateur, mais même cet enthousiasme positiviste, scientiste, rationaliste n’est pas exempt de terreur pascalienne : infinis, les espaces  effraient, d’autant que les sciences nous les décrivent indubitablement comme un milieu hostile à la vie : le Vide mortel de l’autre côté de la mince coque métallique des vaisseaux et des stations spatiales, et autres « dans l’espace on ne vous entend pas crier » (sauf si on est sur la bonne longueur d’onde). Il y a la possibilité de vies hostiles – ou, aussi effrayante, la possibilité de l’absence d’autres vies (malgré la découverte des exoplanètes d’une part et des formes de vie extrémophiles de l’autre). L’échelle du cosmos transforme l’être humain en poussière; on ne parle plus de décentrement, mais d’insignifiance totale, qu’on essaie alors de compenser par le para-solipsiste « l’univers se pense à travers nous », bien proche de « l’univers n’existe que parce que je le pense ». Terrifiante, la conscience de notre ignorance face à cette immensité littéralement impensable (les chiffres ne veulent plus rien dire), dépassant la capacité d’appréhension humaine. Corrélativement, l’impression de bricolage qui se dégage parfois des théories sur le commencement, la nature et l’évolution de l’univers n’est pas des plus rassurantes non plus!

 


Le sublime, c’est le respect éperdu, voire la terreur sacrée devant des phénomènes d’une extrême amplitude ou de force incommensurable qui transcendent le beau, et indissociables d’un sentiment d’inaccessibilité.


 

Car la conquête n’est pas la seule motivation de l’élan de la science-fiction vers l’Espace : on ne veut pas seulement avoir davantage, on veut aussi savoir davantage. La question scientifique de l’origine de l’univers fait écho à l’interrogation sur les origines dont j’ai déjà parlé et qui anime les mythes. À cause de ce substrat, de cet investissement affectif profond, les réponses qu’on lui trouve ne sont jamais purement rationnelles, et la présence vécue de l’être humain dans l’Espace non plus. J’ai trouvé typique, dans une nouvelle de Roger Zelazny (This Mortal Mountain, 1967), la réaction de refus scandalisé du narrateur, ancien alpiniste devant le mont Olympe – la plus haute montagne du système solaire (21 000 mètres de haut) : « Une montagne de quarante mille milles de haut, ce n’est pas une montagne, c’est une planète en soi, qu’une divinité idiote a oublié de lancer en orbite. » Et« Des montagnes se dressant à ma droite et à ma gauche, des montagnes derrière moi, toutes aussi noires que le péché. Dans l’aube d’un jour très, très blanc […] Des étoiles étincelantes au-dessus de ma tête, un vent froid alors que je marche. Mais devant moi, pas d’étoiles, juste du noir. [traduction personnelle] » Le plus souvent, cependant, la vision du cosmos ou d’autres planètes, réelles ou imaginées, suscite la même réaction que chez les romantiques les grands phénomènes naturels terrestres (orages, ouragans) ou les paysages grandioses (mers en furie et montagnes, en particulier – la symbolique est alors parlante). On peut d’ailleurs s’en faire une idée soi-même en regardant les documentaires récents montrant les planètes de notre bon vieux système solaire, qu’on peut contempler maintenant de près (par exemple, l’hallucinante Jupiter).

C’est une question d’échelle. Les cités du futur, effrayantes ou étourdissantes mais surtout gigantesques, sur Terre ou ailleurs, les nôtres ou celles d’éventuels non-humains, peuvent susciter le même genre de sentiment, en particulier dans les films, les jeux vidéo, les BD et autres romans graphiques, où le visuel court-circuite très directement le rationnel (pour les films : Metropolis, Blade Runner, Le cinquième élément; pour les BD et autres romans graphiques, Les Cités obscures de Schuitten & Peeters…). La fiction écrite doit se tortiller davantage pour obtenir le même effet de ses mégapoles. En fait, elle y parvient plus aisément via le motif de l’artefact alien (pensons au monolithe de 2001…), soit un objet en général aussi énorme qu’énigmatique. Ces deux caractéristiques, taille et mystère, sont d’égale importance pour susciter le sentiment du sublime ou la terreur sacrée (retournés ou non en refus) : le Rama d’Arthur C. Clarke (Rendez-vous avec Rama), un énorme vaisseau interstellaire d’origine inconnue se pointe dans notre système solaire; le grand vaisseau de Robert Reed, dans le roman du même nom : d’origine inconnue – encore – et vaste comme plusieurs systèmes solaires, il se promène dans le cosmos depuis des millions d’années avec à son bord des centaines de milliers de races différentes ; ou ces « Portes » intergalactiques permettant de pratiques voyages instantanés (je conseille la série télé The Expanse pour en voir une qui fasse de l’effet…). Et toutes ces autres manifestations de technologies plus ou moins mystérieuses, aussi alléchantes que potentiellement dangereuses, semées dans le cosmos par des races plus anciennes en général disparues (le symbolique se repointe le nez.)

 


« C’était la nuit, indéfiniment, d’un côté de l’appareil, et le jour indéfiniment de l’autre côté. Cette nuit et ce jour étaient d’une splendeur également miraculeuse […] » – C. S. Lewis, Le silence de la Terre  (1938)


 

Mais l’Espace source de terreur ou d’exultation peut être aussi l’occasion d’une expérience spirituelle de type océanique. Les quelques humains qui y sont réellement allés, les astronautes, l’ont exprimé à plusieurs reprises et certains en ont été transformés à jamais. C’est avec une autre fiction que je veux clore cet article, un passage tiré de Le silence de la Terre de C. S. Lewis (1938), que j’ai lu dans la vingtaine et avec lequel j’ai commencé à comprendre le sens profond de mon amour pour la science-fiction : c’est une poétique et, à son paroxysme cosmique, elle devient une poétique moderne de la spiritualité.

(Le protagoniste, qui a toujours eu peur de l’Espace et du vide cosmique, a été enlevé à bord d’un vaisseau spatial en route vers la Lune.)

« C’était la nuit, indéfiniment, d’un côté de l’appareil, et le jour indéfiniment de l’autre côté. Cette nuit et ce jour étaient d’une splendeur également miraculeuse et il passait de son gré de l’un à l’autre, en proie au ravissement. […] les étoiles, pressées comme des pâquerettes dans un pré avant la fenaison, régnaient perpétuellement sans que jamais les nuages, ni la lune ni le soleil vinssent leur disputer la souveraineté. Il y avait des constellations d’une beauté insoupçonnée, des saphirs, des rubis, des émeraudes célestes et des points ardents d’or embrasé […] et entre tout cela et derrière tout cela […] une ténèbre sans dimension, énigmatique. »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.