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3 | Les grandes histoires

 

Élisabeth Vonarburg réfléchit aux structures de l’imaginaire propres à l’humanité et au mouvement semble-t-il perpétuel qui pousse celle-ci à forger des histoires.

Voici son troisième article dans la série Dialogue(s) avec le mystère.

 

Image d'un livre et, en arrière-plan, d'une nébuleuse.

Au premier plan : livre ouvert (Pexels sur Pixabay). En arrière plan : image de nébuleuse (Thomas Budach sur Pixabay). Montage : Suzanne Grenier.

 

 

J’ai grandi avec des contes et légendes de régions différentes, de pays, de continents différents. Très tôt, j’ai été frappée par leurs similitudes. Comme si toutes ces histoires étaient des variations ingénieuses, terrifiantes ou charmantes sur quelques grandes histoires fondamentales. Cette intuition s’est renforcée au cours de mes études, quand j’ai découvert Vladimir Propp et son essai Morphologie du conte (1928), puis au cours de mes vagabondages personnels avec Le Rameau d’or, une étude comparative de la mythologie et de la religion, de Robert Frazer (1890).

Vers la fin du siècle dernier, quand on a inventé la « postmodernité », on a déclaré, outre la Fin de l’Histoire, la mort des grandes histoires – des grandes idéologies. On a « déboulonné » Marx, Freud, le Christ et le reste. Naïveté qui serait touchante si elle n’était si périlleuse : incapable évidemment de voir son propre angle mort, et le fait qu’elle est elle-même une histoire. On en est un peu revenu depuis, mais à l’époque je m’étais interrogée. Qu’en faisait-elle, des « grandes histoires », la science-fiction littérature du questionnement, du pas de côté, du regard critique sur ce qui est via un détour par ce qui n’est pas?

 


Un anticléricalisme assez primaire règne dans une très grande partie de la SF.


 

Elle n’avait pas attendu pour déboulonner la religion. De fait, un anticléricalisme assez primaire règne dans une très grande partie de la SF : les religions comme opium du peuple et structures oppressives, menteuses et criminelles. Au mieux, on mettra en scène les affres spirituelles d’un jésuite astrophysicien se rendant compte que l’étoile de Bethléem était le soleil d’un lointain système planétaire habité par des créatures conscientes qui ont été totalement détruites – la nouvelle « L’Étoile » (1955) de Arthur C. Clarke. Ou les affres spirituelles d’un jésuite, encore (c’est l’ordre religieux le plus prisé de la SF, pour d’évidentes raisons), qui s’interroge sur l’existence ou non d’une âme chez une race non humaine vivant une parfaite utopie sans connaître le mal, mais sans religion ni foi – James Blish, Un Cas de conscience (1958) et sa suite. Ou encore on s’attachera à certaines figures religieuses, parfois en les réimaginant, pour poser ainsi subtextuellement la question de la foi attachée à ces figures. Dans Voici l’Homme (1966), Michael Moorcock utilise le voyage temporel pour aller visiter le temps de Jésus, avec des conséquences non canoniques. Plus récente, L’Affaire Jésus (2014), d’Andreas Eshbach, est une autre histoire complexe de voyage dans le temps autour de la figure du Christ. Mais ces textes témoignent simplement d’une fascination pour la figure (mythique) de Jésus, sans traiter des questions de la foi et de l’existence ou non d’une divinité.

James Morrow a exploré ces thématiques dans le registre de la parabole, ou de la farce philosophique, dans une suite amorcée en 1994 par En remorquant Jéhovah. Dieu se meurt. Son corps, long de trois kilomètres, a été trouvé dérivant au large du golfe de Guinée. Le Vatican s’interroge : que faire d’une preuve ontologique aussi monumentale? Pour conserver la Divine Dépouille, il affrète un supertanker sous double commandement d’un capitaine mécréant et d’un théologien jésuite, chargés de remorquer Dieu jusqu’à Sa dernière demeure dans les glaces du pôle Nord. Il y aura procès. Un auteur comme Philip K. Dick, de son côté, à la suite d’un épisode schizophrénique, a consacré sa trilogie dite « divine » – Siva (1978), L’Invasion divine (1980)et La Transmigration de Timothy Archer (1981) – aux sources et significations possibles de son expérience. J’ai essayé pour ma part d’explorer – dans Chroniques du Pays des Mères (1992) – ce qui se passe lorsque les fondements individuels et collectifs d’une foi (inventée) vacillent, les origines de la religion s’avérant différentes de ce que l’on croyait. Ou, toujours turlupinée par la question « peut-on créer de nouveaux mythes en SF? », j’ai inventé pour la série Reine de mémoire (2005-2007) une religion où Jésus a une sœur jumelle, (il meurt sur la croix, elle consolide et dirige la religion géminite, la religion des Gémeaux – et toute l’histoire du monde en est changée). Ce résumé même est parlant : une variante.

 


Toujours turlupinée par la question « peut-on créer de nouveaux mythes en SF? »,  j’ai inventé pour la série Reine de mémoire (2005-2007) une religion où Jésus a une sœur jumelle.


 

Mais le « et si? » de la SF est trop puissant pour ne pas dépasser ses limitations rationaleuses. Nombre de ses auteurs, fascinés par le questionnement spirituel, ont butiné les philosophes dits « ésotériques », comme Swedenborg, ou les philosophes chrétiens comme le jésuite (encore) Theilhard de Chardin, dont le concept de divinité en construction – le Point Oméga n’existe qu’à la fin des temps par la fusion de toutes les consciences qui se seront développées dans l’univers – a inspiré par exemple A.-C. Clarke dans Les Enfants d’Icare (1953), où le « Suresprit » ramène à lui ces consciences après avoir fait muter des races entières afin de les rendre capables de supporter la fusion. Dans un tout autre registre, un auteur comme Bernard Werber s’est colleté avec ces questions, par exemple dans Les Thanatonautes (1994) où l’on s’en va (scientifiquement) explorer ce qui se passe après la mort, ou encore dans son Cycle des Dieux (2004, 2005, 2007), où il s’adonne joyeusement à l’évhémérisme (comme le résume Wikipedia, une « théorie selon laquelle les dieux seraient des personnages réels, sacralisés après leur mort, leur légende étant embellie jusqu’à devenir une sorte de symbolisme absolu et universel »).

La science-fiction est « la seule littérature véritablement moderne », comme le déclaraient Pauwells et Bergier dans Le Matin des Magiciens (ouvrage publié en 1960 et avec lequel je l’avais découverte à quinze ans), parce que c’est la seule qui prend en compte les métamorphoses incessantes du savoir scientifique. On parle aussi de « mythes modernes » dans la SF, et c’est un des aspects qui m’a toujours accrochée, la dimension mythique de ces fictions où se créent des univers parallèles, chacun avec sa vision du monde – son interprétation, son explication du monde : ses mythes. Mais y a-t-il vraiment des mythes « modernes »? Après tout, le titre du roman (1818) de Mary Shelley où certains veulent voir le début de la SF moderne, c’est Frankeinstein, ou le Prométhée moderne… Or, justement, c’est une modernisation du mythe, un nouvel habit pour un motif venant du fond des âges (et pas seulement chez les Grecs). Et j’ai eu beau fouiller de texte en texte, je n’ai pas trouvé de mythe nouveau dans la SF. L’ordinateur? Une réification du concept de divinité – plusieurs textes sont très explicites sur ce point, comme dans la canonique The Answer (1963), « La réponse », reprise dans l’anthologie Histoires de machines, où les scientifiques posent leur première question au superordinateur : « Dieu existe-t-il? », la réponse étant : « Maintenant, oui. » Les robots? Dans la mythologie grecque Héphaïstos crée des statues métalliques pour l’aider à boiter plus à l’aise dans son atelier. La fameuse transhumanité inventée dans la foulée de la posthumanité postmoderne? C’est le motif rebattu de la survie après la mort, grâce maintenant à des médias « immortels » ou de très longue durée où transvaser sa conscience – variation rendue possible par l’évolution fantasmée des technologies. Les extraterrestres? Anges, démons – ou le colonisé de service (plus rarement le colonisateur).

 


Le titre du roman de Mary Shelley où certains veulent voir le début de la SF moderne, c’est Frankeinstein, ou le Prométhée moderne Or, justement, c’est une modernisation du mythe, un nouvel habit pour un motif venant du fond des âges (et pas seulement chez les Grecs).


 

Il semble y avoir de grandes structures de l’imaginaire propres à l’humanité tout entière, et elles ne sont pas en nombre infini. Et pourquoi s’en étonner? Nous avons fondamentalement le même corps, qui perçoit l’univers plus ou moins dans les mêmes limites sensorielles, qui nous fait fabriquer des outils semblables, lesquels viennent à leur tour modifier l’interprétation que nous nous donnons de l’univers. Ainsi, le soleil passe dans le ciel traîné par des oiseaux, dans une barque ou dans un chariot, ainsi l’humanité tombe du ciel, éclot d’un œuf ou surgit des profondeurs de la terre, ainsi l’univers est une vaste toile piquée de trous, ou un armillaire où sont fixées les planètes – ou une simulation en 3D. Les mythes et mythologies qui structurent les religions du monde font partie de ces grands récits premiers, fondamentaux. Je ne sais pas si nous sommes câblés pour croire, mais nous le sommes certainement pour raconter des histoires à l’infini, et à l’infini.

 

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