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2 | Pourquoi croyons-nous?

Avant de poursuivre l’exploration de la spiritualité dans les univers de science-fiction, l’écrivaine Élisabeth Vonarburg s’interroge sur la faculté de croire et sa persistance à travers l’histoire de l’humanité.

Voici son deuxième article dans la série Dialogue(s) avec le mystère.

 

 

« Tout le monde croit en quelque chose », dit-on couramment, Et donc nous croyons : en une divinité quelconque, à la technologie salvatrice, aux extraterrestres à sondes perverses ou à la faculté roborative de la soupe aux choux. Mais pourquoi croyons-nous? Pourquoi, devant l’évidence des mystères sans cesse renouvelés de l’univers, dans les trous du savoir, ses incertitudes, ses perplexités, a-t-on tendance non pas à suspendre le jugement en attente de nouveaux faits, mais à élaborer comme par réflexe des histoires/explications diverses qui s’apparentent à des mythes, des croyances quasi religieuses compte tenu de la ferveur avec laquelle on les soutient? Pourquoi les Robert Charroux (par ex., Le Livre des maîtres du monde, Laffont, 1965) ou Von Daëniken (par ex. Présence des Extraterrestres, Laffont 1969) d’hier, ou les conspirationnistes d’aujourd’hui? Pourquoi croyons-nous?

On peut imaginer un mécanisme simple de l’élaboration des croyances de type religieux à l’aube des temps : à un moment donné Oog a fait le saut mental entre le corps animé de Gurk vivant et le corps inerte (puis pourrissant) de Gurk après aplatissement par le mammouth : quelque chose faisait vivre Gurk, et c’est parti. Cogitations intenses d’Oog sur la nature du quelque chose et, comme Oog est la première auteure de science-fiction, elle se dit : « Et s’il y avait quelque chose d’invisible qui animait Gurk? Et si ça flottait toujours dans les environs? Et s’il y en avait tout autour bien davantage, tout un monde invisible, et on y va après que le corps ne bouge plus? Et au fait, quand on dort, on y va aussi, peut-être. Et puis, quand on mange ce champignon, là, on y va aussi? aHA! » Et tout le reste s’est ensuivi.

En fait, Oog devait entretenir depuis un moment la notion d’esprit et de puissances surnaturelles et adorait les forces de la nature, soleil, lune, étoiles, voie lactée, éclairs, tonnerre, montagnes, cavernes, torrents, fleuves, ours, jaguar, alouette (non, pas les alouettes, mais on se comprend). Le désir de compréhension/explication du monde, par crainte ou par curiosité, est certainement consubstantiel à l’humanité, et les adorations, croyances mythes et autres systèmes religieux afférents ont servi et servent à le satisfaire. On imagine parce qu’on ne sait pas, et ce qui est imaginé devient croyance et savoir.

 


Le désir de compréhension/explication du monde, par crainte ou par curiosité, est certainement consubstantiel à l’humanité.


 

D’après l’anthropologie, l’archéologie et tout ce jazz, la croyance, la foi, et subséquemment les institutions religieuses bâties sur elles, seraient également consubstantielles à l’humanité. On trouve des pratiques exprimant la croyance à une survie, pour la souhaiter ou la craindre, très tôt dans la préhistoire; enterrement à l’ocre rouge dans certaines positions symboliques, momification, culte des (ossements des) ancêtres… La découverte du sanctuaire de Göbekli Tepe (voir notamment Le premier Temple de Klaus Schmidt, CNRS Éditions, 2015), en Turquie, fait remonter à plus de 12 000 ans la naissance repérable de croyances organisées. S’en est suivi le renversement, encore en cours, de l’hypothèse courante « l’agriculture a favorisé la sédentarisation, la sédentarisation a créé des villes-États-nations et la religion s’y est superposée comme mode de socialisation » (pour un survol, voir l’article de Wikipédia sur la révolution néolithique). Il semble au contraire que la religion ait précédé tout cela et en ait été la cause et le ciment : on se rassemblait à des périodes spécifiques dans de grandes célébrations facilitant une vie inter-groupe plus paisible (l’effort commun aplanissant les différences), et il fallait nourrir tout ce monde, d’où une agriculture saisonnière; pendant un temps, l’humanité semi-nomade a érigé dans un grand élan collectif les structures mégalithiques que l’on connaît aujourd’hui (Göbekli ou Stonehenge) et, plus tard, les pyramides d’Égypte – entre autres. Il semble que, dans un premier temps, l’encadrement social et psychologique fourni par foi et religions assure un plus grand bien-être de l’individu et une plus grande cohésion des sociétés.

Si la faculté de croire d’une part et les religions organisées d’autre part durent depuis aussi longtemps, c’est qu’elles doivent avoir un avantage du point de vue de la survie, dira-t-on alors si l’on est un peu frotté d’évolutionnisme : la sélection naturelle a choisi de perpétuer un trait pro-survie de l’individu et des collectivités, facilitant ainsi la transmission des gènes et la reproduction et continuation du vivant.

On est allé plus loin dans l’hypothèse matérialiste en passant à la neurobiologie : il y a dans le cerveau des récepteurs spécifiques à certaines drogues ou hormones. Leur activation produit l’expérience transcendante, que ce soit celle des chamanes, des grands mystiques… ou des schizophrènes, auxquels il est devenu courant et pratique de les assimiler. Drogues et expérience religieuse (au sens large) sont liées depuis les origines humaines (on a retrouvé du cannabis chez les Cromagnons…); de même, certains états physiques activent ces récepteurs (expériences péri- ou post-mortem). Un roman récent jouant à fond la carte de cette hypothèse (entre des centaines d’autres), c’est After Party, de Daryl Gregory (Le Bélial, 2016) où une drogue super-puissante, le « Numineux », multiplie l’intensité de l’expérience transcendante, avec des retombées sociales et politiques des plus néfastes.

Comme pour beaucoup aujourd’hui « la science » est la nouvelle « religion », c.-à-d. le nouveau système de validation et de légitimation du réel consensuel, on est bien tenté d’adopter cette modernisation facile de « le cerveau sécrète l’esprit comme le foie sécrète la bile », appuyée sur des expériences scientifiques solides effectuées dans la première décennie de ce siècle (voir Dean Hamer, The God Gene: How Faith Is Hardwired Into Our Genes, Knopf Doubleday, 2016). « Il y avait une corrélation nette entre la polymorphie du VMAt2 et le sentiment individuel de transcendance. Les individus possédant un C dans leur ADN – que ce soit sur un seul chromosome ou sur les deux – donnaient des résultats significativement plus élevés que ceux possédant un A… Pour une raison ou une autre, cette modification d’une seule base affectait chaque facette du sentiment de transcendance, de l’amour de la nature à l’amour de Dieu, de se sentir uni à l’univers à être prêt à se sacrifier pour son amélioration. » [traduction maison]. La spiritualité peut être quantifiée, le cas est clos.

 


On est bien tenté d’adopter cette modernisation facile de « le cerveau sécrète l’esprit comme le foie sécrète la bile ».


 

Les croyants, bien sûr, ont une autre réponse : la divinité nous a tout simplement créés capable de recevoir ses signaux – et il n’y a rien pour infirmer cette hypothèse dans les expériences effectuées. Les récepteurs répondent à des signaux internes, d’accord, mais rien ne prouve qu’ils ne répondent pas aussi à des signaux externes.

Oui mais, les incroyants? Les athées? Eux aussi ont des expériences transcendantes. Simple encore : la divinité nous a dotés de libre arbitre, on choisit de répondre ou non. Pas très convaincant : l’athée militant soudain saisi d’un sentiment océanique, les trippeux de drogue non religieux, ou les mystiques/« schizophrènes » sur qui la crise tombe sans prévenir, ont-ils choisi?

 


On ne sait toujours pas ce que c’est que la conscience.


 

Bref, la question reste entière : pourquoi la réaction à ces signaux se manifeste-t-elle en expérience transcendante (positive ou négative) et pas autre chose? Passer de « on a trouvé que, chez certains individus… » à « on est câblé pour » et surtout à « on a trouvé le gène de Dieu » comme on l’a postillonné à l’époque, c’est un bien grand saut par-dessus un autre problème non résolu, celui de la relation cerveau-conscience, en d’autres termes le bon vieux dualisme corps/esprit. Car, après tout ce temps, après toutes ces subtiles dissertations philosophiques et toutes ces belles expériences scientifiques, on ne sait toujours pas ce que c’est que la conscience. Ou de « l’esprit »; ou encore, autre synonyme proscrit du vocabulaire scientifique aujourd’hui, de « l’âme ». Quel que soit le terme employé pour le désigner, il y a quelque chose là. Matériel, immatériel, les deux?

Moi, en honnête aspirante philosophe, je sais que je ne sais pas. Mais je m’invente des réponses, comme tout le monde. J’écris des histoires. Cela ne veut toutefois pas dire que les images, figures et situations où j’inscris mon questionnement sur la transcendance sont nécessairement mes croyances. Ce n’est pas parce qu’on écrit des fictions avec des extraterrestres, des pouvoirs psi, ou des créatures surnaturelles, qu’on croit à l’existence des extraterrestres, des pouvoirs psi ou à celle d’une divinité. La science-fiction ne croit pas. Elle interroge.

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